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 la bete des triots

C'est en contant que l'on devient conteur !

 

                    La Bête des Triots

                      A une demi lieue du village de Boux, en pleine forêt, s'étendait une vaste contrée, où la terre était si

pauvre qu'il n'y poussait que des fougères, des ronces et des genêts.

                      C'était les Triots.

                      Jamais personne ne s'aventurait seul dans ce fouillis car un lieu si déshérité ne pouvait appartenir qu'à

Satan lui-même.

                      D'ailleurs, la nuit venue, une bête infernale y rôdait, couvrant de sa sinistre clameur la voix des damnés

qui cherchaient leur chemin dans les ténèbres.

                      Oui, les Triots étaient maudits, et les villageois ne les évoquaient jamais sans avoir présente à l'esprit

l'image horrible de la bête.

 

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                       Aujourd'hui, les Triots n'existent plus. Les techniques modernes en ont fait une belle futaie.

                       Mais la bête n'est pas morte.

                       Elle reviendra un jour sans crier gare et sa malfaisance marquera à jamais les générations.

                       Au demeurant, nul ne l'a jamais vue et bien malin qui pourrait dire à quoi elle ressemble. Surtout ne vous

fiez pas à la parole des fous et des poètes qui sont gens à affubler un chien  de plusieurs têtes et à prétendre que le diable

est la plus belle des femmes.

                       Mais une chose est sûre : la bête appartient à l'enfer ! Malheur à qui la croise en chemin !

 

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                        La bête des Triots se manifesta pour la  première fois en cette fin d'année où Jeanne la Pucelle mourut sur

le bûcher  de Rouen. Du moins, c'est le plus ancien souvenir que les hommes en ont gardé.

                        Le royaume de France subissait alors la loi de bandes infernales qui parcouraient le pays et semaient la

terreur. Partout, ce n'était que pillage, incendie et mort violente.

                        L'une des ces bandes avait choisi le village de Boux pour s'installer et, de là, les pillards se répandirent

dans la campagne environnante. Ils tourmentèrent si bien les paysans que toute la contrée ne fut bientôt plus qu'un désert.

                        En quelques semaines, à des lieues à la ronde, les champs de blé et les troupeaux disparurent, les chaumières

s'envolèrent en fumée et les malheureux habitants qui avaient pu s'enfuir ne durent leur salut qu'à la profondeur de la forêt

où ils avaient trouvé refuge. 

                        Quand les bandits n'eurent plus rien à se mettre sous la dent, ils massacrèrent les hommes et les femmes

qu'ils  tenaient tenaient en esclavage et levèrent le camp. Un témoin bien caché les vit s'enfoncer dans les bois et l'on

n'entendit plus jamais parler d'eux.  

                        Peu à peu, les paysans rescapés regagnèrent le village. Quand ils se furent bien lamentés sur les ruines,

le courage leur revint. Ils se mirent à l'ouvrage et, pour couvrir leurs chaumières, ils résolurent de se rendre aux Triots

pour couper genêts et fougères malgré la peur qui les tenaillait.

                        Après une heure de marche hésitante, ils parvinrent aux Triots. Mais quelle ne fut pas leur stupeur en

découvrant la vaste étendue brûlée ! Les Triots n'existaient plus. Les pillards, dans leur retraite, avaient tout incendié.

                        On s'apprêtait à retourner au village quand l'un des hommes s'écria :

                        - Et la bête ? Ne serait-elle point morte dans le feu ?

                        Tous le regardèrent, effarés. Comment l'imprudent osait-il parler de la bête sur son propre territoire ?

Avait-il perdu la raison ?

                        - Pour moi, reprit l'homme, la bête est morte. J'en aurai le coeur net.

                        Et, bravement, il s'aventura dans les cendres des Triots. Bientôt, on le vit s'arrêter, on l'entendit appeler.

                        - Venez, criait-il. Ce sont des charbonniers qui ont fait une meule ?

                        Quelques courageux le rejoignirent car, si des charbonniers avaient travaillé là, des paysans pouvaient

bien y aller aussi !

                         Sous leurs yeux se dressait une meule qui avait été cuite depuis peu et qui achevait de se refroidir.

Jamais ils n'avaient vu une meule si bien faite et, quand ils commencèrent à ôter la croûte de terre, un beau charbon sec

et brillant, qui pétillait et se fendillait à l'air, leur apparut.

                         Mais quand l'un d'eux se saisit d'un morceau de charbon pour mieux en apprécier la qualité, ses

compagnons se reculèrent épouvantés. Ce que l'homme tenait sans sa main, c'était un os. Et tout ce beau charbon n'en

finissait pas de pétiller, c'étaient les squelettes des pillards que la bête  -  car c'était elle, n'en doutez pas !  -  avait empilés

pour en faire sa meule.

                         Les paysans ne prirent pas racines dans ce lieu maudit. Ils détalèrent ers une terre plus chrétienne et se

cachèrent dans leurs chaumières sans toitures. Que leur importaient les rigueurs de l'hiver à venir ! Tout ne valait-il pas

mieux que de tomber entre les griffes de la bête des Triots ?

                         Les siècles s'écoulèrent. La population changea et, en l'année 1713, personne ne se souvenait plus des

malheureux paysans d'autrefois qui avaient subi les guerres anglaises.

                         Les Triots eux-mêmes s'étaient métamorphosés. A force de patience, la nature en avait sans doute

émigré sous d'autres cieux car nul ne lui accordait la moindre place dans les contes et veillées. D'ailleurs, peut-on

s'encombrer d'un animal diabolique dans une vie pleine de soucis ? Car les soucis ne manquaient pas lorsqu'il fallait

déjouer les ruses des gardes forestiers du seigneur de Boux pour tenter de capturer au lacet un lapin ou un chevreuil.

A toute heure du jour ou de la nuit, les gardes arpentaient la forêt, armés de leur fusil, et, sans crier gare, vous tombaient

sur le dos et vous traînaient devant le tribunal.

 

                                                                               **********

 

                           L'un de ces gardes était redouté entre tous. Il se nommait Guillaumin. C'était un colosse, haut de taille

et large d'épaules, capable de soulever une barrique de cidre à pleins bras ou de terrasser un taureau. Avec cela, rigide

comme la justice ! On le craignait comme la peste.

                           Un jour de mai 1713, Guillaumin traversait le bois des Triots tenant un fusil à la main. Son chemin

n'était pas facile. Tout à coup, il s'empêtra dans des ronces et tomba de tout son long. Malheureusement pour lui, son

fusil se prit dans une branche base et lui envoya sa balle à bout portant dans le poignet gauche. Malgré toute sa force,

Guillaumin perdit connaissance et demeura longtemps le nez dans la mousse.

                           Quand il sortit de sa torpeur, la nuit était là. Il parvint péniblement à se mettre debout et voulut

regagner le village. Il tituba et tourniqua quelques instants. Mais il était trop faible pour trouver son chemin dans

l'obscurité. Aussi résolut-il de s'asseoir au pied d'un arbre et d'attendre le jour.

                            Bientôt il s'endormit.

                            Vers minuit, il s'éveilla en sursaut. La lune brillait dans le ciel et une odeur écoeurante régnait autour

de lui. Il pensa qu'un putois, attiré par sa blessure, s'était gîté auprès de lui et il le chercha du regard. Il ne vit rien. Pourtant,

son expérience de la vie en forêt l'avertissait qu'il n'était pas seul au pied de l'arbre.

                            Peu après,il sentit sur son poignet blessé une haleine chaude comme celle d'un chien qui halète. Puis il

entendit de petits bruits semblables à ceux que fait son chien qui lèche la main de son maître.

                            Ces deux impressions le rassurèrent. Ils se crut transporté dans son logis après une rude journée et

caressant son chien. Il y avait tant de vérité  dans cette scène qu'il tendit sa main valide pour flatter son fidèle compagnon.

                             Il ne rencontra que le vide.

                            A ce moment, une gueule brûlante se referma sous son poignet et se mit à sucer sa blessure, à aspirer

goulûment son sang, à déglutir avec volupté.

                             Il  tenta maladroitement d'écarter de lui cette gueule mais il ne trouva rien.

                            Cette fois, il céda à la peur. Il voulut fuir en rampant, mais une masse énorme l'écrasa sur place et l'odeur,

de plus en plus répugnante, le fit suffoquer. Des pattes qu'il ne pouvait saisir arrachaient ses cheveux, griffaient son visage

et lacéraient ses vêtements.

                             Ce furent des minutes d'horreur. Peu à peu, ses forces l'abandonnèrent. Il sombra dans l'inconscience.

 

                                                                                 **********

 

                             Au petit jour, des enfants qui menaient paître leurs vaches dans les taillis découvrirent Guillaumin au pied

d'un arbre. Ils le crurent endormi et eurent l'idée de lui faire une farce. Ils s'approchèrent sans bruit.

                             Guillaumin était blanc comme un linge.

                             Il avait au poignet gauche une blessure par où ne coulait aucune goutte de sang.

                             Épouvantés, les enfants allaient se sauver, lorsqu'ils entendirent le moribond murmurer :

                             -La bête ! La bête des Triots !

 

 

                                                                                              Robert Cecconello

                                                 Extrait de "Les Contes du Bûcheron"

                                                 Éditions Terres Ardennaises - 1998

 

 

                            

 

                                                                   

 

  

                     

derniere MAJ : 01/07/2007