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 Le collier de rubis

C'est en contant que l'on devient conteur !

 

     Le collier de rubis

           Gontran, comte de Hierges, petit-fils du glorieux Manassés, que Godefroy de Bouillon tenait pour son

plus fidèle ami, était un beau vieillard, pieux, doux et bon, respecté de ses vassaux, aimé de ses serviteurs.

Sa justice et sa loyauté étaient proverbiales.

 

           Etant veuf, il ne vivait que pour sa fille Isabeau, dont les dix-sept printemps, auréolés de blonds cheveux,

éclairaient la fin de sa longue vie et la solitude de son château. Pour elle il avait repris goût aux fêtes, aux chasses,

aux francs tournois, aux nobles équipées.

 

           Or la beauté d'Isabeau, qui était grande, n'avait d'égale que sa bonté. Et les villages étaient pleins de l'une et

de l'autre, tout au long de la Meuse, depuis le Ri d'Avette jusqu'à l'île de Moraix. Car chaque jour, accompagné de son

père, Isabeau s'en allait parmi les bourgades, pénétrant jusque dans les chaumines les plus isolées, pour y donner son

sourire  avec aumône. Et les pauvres gens l'appelaient la petite Sainte-Vierge.

 

          Aussi Satan qui, à l'époque, avait tant d'empire sur le peuple des vilains, s'acharnait-il en vain, en cette région,

à vouloir corrompre les âmes. Il avait bien construit, non  loin de Hierges, en face du village de Chooz, sur un mont

 

escarpé, dominant la Meuse, le magnifique château de Pélémont, où l'orgie, du soir au matin, attirait les mécréants, et

 

dont il avait confié la garde à l'un de ses suppôts, avec ordre de paillarder autant que faire se pourrait. Mais les

 

amateurs étaient rares, presque tous étrangers au pays, et le sire de Pélémont, où l'orgie, du soir au matin, attirait les

 

mécréants, et dont il avait confié la garde à l'un des ses suppôts, avec ordre de paillarder autant que faire se pourrait.

 

Mais les amateurs étaient rares, presque tous étranges au pays, et le sire de Pélémont ne faisait pas recette chaque soir.

 

           Cependant le comte Gontran avançait en âge. Il pria donc un jour sa fille chérie de consentir, avant qu'il ne

mourut, à épouser un chevalier qui fut digne de sa richesse et de sa beauté.

 

           - Mon père, dit Isabeau, soudain très triste, je ne veux vous quitter jamais !

           - Mon enfant, répondit le seigneur Gontran, je n'ai jamais douté de ton amour filial. Mais lorsque je ne serai plus

là, qui donc défendra le vaste domaine de nos ancêtres ?

 

           Isabeau, pénétrée de la sagesse de ces paroles, promit avec un doux émoi de songer à ses épousailles.

 

           Et, sans se donner beaucoup de peine pour chercher, sa pensée se fixa sur le brave et beau Gilbert d'Orchimont,

dont le père était ami du sien, et qui venait souvent au château. La châtellenie d'Orchimont n'était pas aussi conséquente

que la seigneurerie de Hierges, mais Gilbert était sans reproches.

 

           De sorte que Isabeau ne tarda pas à avouer à  son père que Gilbert d'Orchimont lui plaisait. Et le comte Gontran

fut tout joyeux, car il estimait depuis longtemps les sires d'Orchimont.

 

           Comme on était en automne et que les grandes chasses au cerf allaient commencer, Gilbert et son père furent

invités à Hierges. Et au cours d'une chasse dans ces bois immenses étendus entre la Meuse et Saint-Hubert, les deux

 

seigneurs de Hierges et d'Orchimont convinrent, les larmes aux yeux, qu'ils avaient conçu le même rêve d'unir un jour

leurs enfants

 

           Ceux-ci comprirent aussitôt que leur avenir était la cause du trouble qui agitait leurs pères. Leurs coeurs se mirent

à battre. Et l'amour, se révélant à eux, brilla, triomphant, dans leurs regards.

            

           Le soir, au retour de la chasse, Gilbert et Isabeau entrèrent dans le château de Hierges au son des cors et parmi

le flamboiement des torches, en  se tenant par la main, comme deux fiancés.

 

           La joie fut grande dans le vieux château ainsi que tout le pays de Meuse.

 

           Les noces devraient avoir lieu au printemps prochain. Le manoir prit peu à peu un air de réjouissance. Les herbes

les mousses des cours, le lierre des murailles, furent arrachés. Les douves furent curées. Les grandes salles du château se

 

revêtirent de tapisseries superbes aux vives couleurs. La vaisselle d'or fut retirée des coffres. Dans la salle des chevaliers,

 

Isabeau, entourée des plus habiles jeunes filles du pays, fila la laine, tissa et broda inlassablement soie et velours, avec de

 

fines aiguilles d'ivoire. Tout l'hiver elle travailla, ne s'interrompant que pour recevoir, avec joie et curiosité, les pèlerins en

 

froc de bure qui venaient de Jérusalem ou de Rome, et les marchands, la panetière sur le dos, le bourdon à la main, qui

 

ont toujours à vendre, les uns quelques saintes reliques, les autres des morceaux d'étoffes précieuses et des bijoux.

 

            Et, vers la fin de l'hiver, Isabeau put revêtir avec orgueil de magnifiques robes de brocart et d'éblouissants manteaux

de samit lamés d'argent et constellés de pierreries.

 

            Le printemps venu, parmi les bois palpitants de sève et de chants d'oiseaux, le château de Hierges, à flanc de

coteau, ressembla à un nid au milieu de la verdure tendre.

           

            Un soir, un chevalier errant sonna du cor à la porte du château et demanda l'hospitalité de la nuit. Il était monté

sur un superbe destrier et vêtu avec recherche. Les traits de son visage étaient sombres et tourmentés. Le seigneur Gontran

 

se fit excuser auprès de lui, car il était monté sur un superbe destrier et vêtu avec recherche. Les traits de son visage étaient

 

sombres et tourmentés. Le seigneur Gontran se fit excuser auprès de lui, car il était tard, de ne pouvoir l'admettre à sa table,

 

réservant au lendemain le plaisir de le connaître. Il ordonna qu'on eut pour lui tous les égards et le fit conduire par un écuyer

 

dans la salle des hôtes.

 

             Vers le milieu de la nuit, alors que le château était endormi, une fenêtre donnant sur la montagne s'éclaira soudain

d'étranges lueurs. C'était celle de la salle des hôtes, où se trouvait le chevalier inconnu. Celui-ci, assis sur un escabeau, les

coudes appuyés sur une table, la tête entre les mains, y causait à voix basse avec un homme debout, de noir vêtu, drapé

dans une longue cape de velours.

 

              - Je te rappelle nos conditions, Ravenaud, disait l'homme debout. Tu vas réaliser ton dessein, grâce à moi. En

échange, tu m'as promis ton âme. Je viendrai te la réclamer, quand il me plaira. Mais à partir de cet instant, tu m'appartiens.

 

              - Soit, c'est convenu ! A présent, dis-moi, Satan, comment il faut m'y prendre pour réussir ?

              - Tu recherches la richesse et la puissance, et, ce qui ne gâte rien, la possession de la plus belle fille de la terre,

Isabeau de Hierges ? Est-ce bien cela ? T convoitise est grande, mais me plait. Et puis, tu n'as pas hésité, pour la réalisation

de ton rêve, à me sacrifier ton âme et ton éternité. Il est vrai que ton âme était à peu près tout ce qu'il te restait à vendre,

 

aventurier et manant que tu es, sans feu ni lieu, sans sous ni maille. Enfin, tu auras ce que tu désires, et tu jouiras des biens les

 

plus rares de la terre... Ravenaud, poursuivit le diable, tirant de son escarcelle un joyau étincelant, voici un collier de rubis,

 

dont chaque pierre, forgée aux flammes infernales, contient une goutte du sang des damnés. Offre le à ta belle, qui, lorsqu'elle

 

l'aura autour du cou, te trouvera plein de charmes et nourrira pour toi le plus violent amour. Tu l'épouseras. La partie sera

 

gagnée. Alors tu assouviras tes passions, tu satisferas tes vices, tu commettras en Ardenne tous les crimes que tu voudras.

 

Et tu me seras ainsi d'un certain secours. Car ma tentative du château de Pélémont a fait long feu et je n'ai pas été récompensé

 

de ma peine. Isabeau de Hierges me porte ombrage en ce pays qui demeure d'une retenue et d'une piété qui m'irritent. Aussi,

Ravenaud, suis-je encore disposé à te faire un cadeau intéressant. A partir de ce jour, comme ton ami le sire de Pélémont,

 

tu es invulnérable. Agis sans crainte, je te protége !

 

                - Merci, rugit Ravenaud les yeux ardents de joie mauvaise. Merci ! Mon âme est à toi.

                - N'oublie pas, ajouta le diable, de revêtir demain cette élégante défroque de chevalier que j'ai déposé sur ton lit.

 

                Puis, l'étrange clarté, subitement, s'éteignit, et tout rentra dans la nuit.

 

                Le lendemain, dès l'aurore, dans la salle des gardes du château, Ravenaud prit congé de ses hôtes. Il avait

grand air, car sur son corps était moulée une cotte aux fines mailles d'argent et à ses pieds brillaient des éperons d'or.

 

                S'adressant au seigneur Gontran, il dit :

                - Messire, après de longues années d'absence passées en Palestine, je dois a plus tôt regagner mon manoir de

Gaurain, en Bretagne. Puissé-je y retrouver ceux qui m'y ont donné le jour.

     

                Et s'inclinant devant Isabeau, il ajouta :

                - Damoiselle, avec la permission du comte votre père, et en souvenir de l'hospitalité que j'ai reçue en son château,

daignez accepter ce collier de rubis, certes bien indigne de votre beauté.

 

                En apercevant le collier que lui offrait Ravenaud, Isabeau eut un frémissement de joie. Un collier de rubis !

Comme il rehausserait l'éclat de sa robe d'épousée ! Elle consulta du regard son père qui, n'osant désobliger le sire de Gaurain,

 

fit un signe d'acquiescement. Et Ravenaud passa le collier autour du cou d'Isabeau.

  

              Et aussitôt le charme opéra. Dépouillant toute timidité, la jeune fille, après avoir remercié Ravenaud, le pria avec

instance de demeurer, pou s'y reposer, quelques jours encore à Hierges. L'invitation fut acceptée.

               

                 Pendant les repas qui suivirent, Isabeau écouta les récits mensongers du faux sires de Gaurain, et fut dans le

ravissement. A l'évocation des rudes épreuves de la guerre sarrasine, elle ne put celer sa peine. Une ardeur nouvelle, inconnue

 

d'elle, et qui la faisait frissonner d'aise, l'attirait invinciblement vers Ravenaud. Des rêves  séduisants agitaient ses nuits. Et

 

bientôt son coeur fut vide du bel amour qu'il avait nourri pour Gilbert d'Orchimont.

 

                 Pourtant, le jour  fixé pour le mariage approchait. Et peu à peu  arrivèrent au château les seigneurs amis invités

pour la cérémonie. De grandes fêtes furent données en leur honneur. Isabeau y prit part, joyeuse sans mesure, presque

 

avec violence, et sans cesse aux côtés de Ravenaud. Elle avait délaissé son fiancé !

 

                  Celui-ci ne tarda pas à se rendre compte du malheur qui le frappait. Sa souffrance fut telle qu'il ne put se retenir,

devant le seigneur Gontran, de la laisser paraître. Et le bon vieillard, qui n'était pas no plus sans inquiétude, promit au chevalier

 

d'interroger Isabeau.

                 

                  En effet, sitôt qu'il put se trouver seul avec elle, il lui exposa que sa conduite était bien étrange pour une fiancée.

Isabeau, toute en larmes, se jeta aux genoux de son père, en lui déclarant qu'elle aimait le sire Gaurain et qu'elle ne pourrait

jamais accepter d'autre époux. Très triste, le seigneur Gontran releva sa fille, la prit dans ses bras, puis la gronda doucement :

 

                   - Mon enfant, lui dit-il, souviens-toi que notre honneur est engagé. Car nous avons donné notre parole à

Gilbert d'Orchimont, ce brave et beau chevalier, qui t'aime. Oserais-tu te dédire, et me laisser mourir avec cette tache de

 

forfaiture sur notre blason ?

   

                   Mais Isabeau, glacée, se retira sans rien répondre.

 

                   Et sa santé rapidement s'altéra. Son père fut désespéré, car, il le savait, il tenait entre ses mains le bonheur, la

vie  peut-être, de sa fille. Mais condescendre à ses désirs, il ne pouvait s'y résoudre.

 

                   Le mariage dut être reculé. Les seigneurs invités se retirèrent un à un. Et Ravenaud lui-même, obséquieux et

hypocrite, demanda la permission de s'en aller au comte de Hierges, qui, redoutant pour sa fille quelque issue malheureuse, le

 

supplia de demeurer.

 

 

à suivre.....

derniere MAJ : 01/07/2007