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 Les dames de meuse

C'est en contant que l'on devient conteur !

 

                     Les Dames de Meuse

                           Les grandes heures sonnaient. Du centre de la France, qui est terre de chevalerie, la voix inspirée

d'Urbain II, qui était né en Champagne, dans le diocèse de Reims et des Ardennes, retentissait à tous les échos de la

chrétienté. Empruntant sagement le dialecte propre à chaque pays, parlant ici en wallon, là en provençal, ailleurs en

castillan, et encore en florentin, le pape auguste trouvait les accents les plus pathétiques pour inviter ses frères à la

croisade contre l'Islam qui, après avoir détruit l'église du Saint-Sépulcre, profanait avec superbe et constance les

Lieux-Saints.

                           Plus d'un millénaire après que Notre Seigneur les eût prononcées, les paroles de l'Évangile :

"Qui est avec moi prenne sa croix et me suive", enlevaient d'un commun élan chevaliers, bourgeois et manants. Une

ardeur très sainte et très formidable poussait l'ost immense à travers la haute mer vers Jérusalem. La terre tremblait

de ferventes prières, de pas d'hommes d'armes et de galops de palefrois. Cliquetis de lances et d'écus, chocs de heaumes

et de hauberts, bruissements de broignes, roulements d'onagres et de mangonneaux, sur tous ce bruit de guerre sanctifié

par les cantiques, par-dessus la multitude houleuse et bigarrée déferlant comme une marée, s'élevaient et s'abaissaient

successivement et paisiblement et sans relâche les crosses des évêques, tandis que sur les épaules oscillant au rythme

de la marche luisaient comme les étoiles du ciel les milliers de petites croix rouges, rapportées du grand concile

d'Auvergne, et que de toutes les bouches partait un seul cri : "Dieu le veut!"

                            Sainte ruée, se pressant en bel arroi vers les nefs appareillées, dont un vent propice allait gonfler

la voile ; très sainte ruée de gonfanons et de bannières multicolores, ayant pour but la sauvegarde de l'unique et blanche

pure hostie, coeur et sang de Jésus.

                             L'union sacrée abattait les lourdes barrières qui séparaient le seigneur du roturier. Ceux de la gent

menue comme de la baronnie, suzerains et vassaux, clercs et laïques, et jusqu'aux hommes de la condition des oiseaux,

se mettaient à la voie, au son des trompes, des olifants et des buccines, tandis qu'à toute volée les cloches sonnaient le

ban et l'arrière-ban, de tous les moutiers, églises et chapelles de la très douce France et de la très puissante chrétienté.

                             Et vers le château fort de Bouillon, où Godefroy rassemblait les gens de l'Ardenne, du Nord et de

l'Allemagne, stimulés par Pierre l'Ermite, trois beaux chevaliers, nobles et fiers, brochaient leurs destriers richement

harnachés, à côté des pauvres bateliers de la Semoy, qui trébuchaient gaiement dans leurs chausses mal lacées.

                              Ils s'appelaient Héribrand, Goeffroy et Vauthier. Ils étaient les fils du haut et puissant seigneur de

Hierges, et ils venaient de prendre à femme les trois vierges filles du très haut et très puissant seigneur de Rethel :

Hodierne, Berthe et Iges.

                              Ils laissaient en grand deuil leurs nobles dames, qu'ils aimaient à grand'joie d'un merveilleux amour,

et ils rejoignaient l'ost en grande hâte, en répétant : "Dieu le veut !"

                              Au château de Hierges, qui mire ses trois tours dans le fleuve de Meuse, qui est large et majestueux,

on entend souventes fois maints soupirs, qui plissent les droites tuniques des trois fort dolentes dames -Dieu les ait en sa garde! -

et leurs guimpes d'épousées arrêtent mal les très méchants sanglots. Hodierne, Berthe et Iges ont grand ennui de leurs

beaux et doux sires, qui durement guerroyent pour le Christ contre l'Infidèle. Elles ont tristesse à mourir, et elles regardent

malement les robes de bure qu'elles vêtirent le jour du départ. Triste est la forêt, triste le donjon, tristes les chambres,

tristes les coeurs. Les limiers impatients aboient la très laide mort. Les monts d'Ardenne sont muets et gardent tout

leur mystère. La herse du pont-levis se rouille, les orties scellent le secret même des poternes, et les genêts aiguisent,

comme les oiseaux leurs plumes, leurs baguettes émeraude et or sur les mâchicoulis vacants. Plus de chasses et de belles

chevauchées à travers la forêt, qui est profonde et sans fin, plus de fanfares de veneurs, plus de fumantes venaisons. Les

palefreniers sont oisifs devant le poil brillant des piaffantes haquenées. La joie est loin partie du château de Hierges, avec

les nobles chevaliers.

                               Une fois un pauvre jongleur veut dire aux moroses dames de très tendres lais, mais elles le font

chasser par leurs sergents.

                               Quand fut prise Dorylée, après mainte prouesse et maint sang versé, un messager, arrivé à grandes

journées, franchit les lices. Apportant aux dames de Hierges salut et amour que leurs  seigneurs leur envoient.

                               Mais combien froid est un si lointain message ! Il ravive le très vilain déconfort qui sommeille

au fond des coeurs marris.

                                Il augmente la peine   des regards langoureux qui errent et cherchent en vain le bord mince des

lointains. Car partout l'horizon est obstinément fermé. Contre les montagnes rocheuses la vue bute et se brise comme la

mouche sur la vitre. La trouée du fleuve elle-même est bornée par les coudes brusques et rapprochés. Partout l'horizon,

où peut-être chevauchent dans le soleil couchant, sous une vêture  de brume diaphane, les trois chevaliers vainqueurs,

partout l'horizon est interdit aux yeux humides des trois pauvres dames, comme s'il les voulait enfoncer dans l'oubli,

comme si l'Ardenne était l'oubliette de la terre !

                                Un jour, comme l'aube blanchissait la maîtresse tour, trois beaux chevaliers se présentèrent au

château de Hierges. L'histoire n'a pas retenu leurs noms, mais ce n'étaient pas, seigneurs, Héribrand, Goeffroy ni Vauthier,

qui -Dieu les bénisse !-  Mènent lointainement loyal combat pour le Christ contre l'Infidèle.

                                Ils consentent à attendre dans la salle des gardes, et dehors leurs valets tiennent leurs destriers.

                                - Que faites-vous céans, nobles seigneurs, tandis que pour Dieu combattent nos doux sires ?

demandent Hodierne, Berthe et Iges.

                                - Nous venons vus servir, loyalement et honnêtement, nobles et douces dames, puisque nos

bras sont faibles au maniement de l'épée.

                                Ces chevaliers sont beaux et bien emparlés, et leurs regards sont doux. Ils savent dire de tendres

paroles, enduites de miel, et faire de riches présents. Ils jouent l'un de la harpe, l'autre la rote, le troisième la vielle,

et leur musique harmonieuse jette un frais sourire sur les murs du vieux manoirs et dans le coeur des jeunes dames, qui

avaient trop grand déconfort. Ils content de fort plaisants déduits de vénerie et de galanterie. Et puis ils s'affirment les

droits amis de Héribrand, Goeffroy et Vauthier, qui durement guerroyent.

                                 Hodierne, Berthe et Iges acceptent les coffrets d'ivoire et les femrails d'or fin, et s'enfuient vers

leurs chambres, légèrement rouges, honteuses de leurs vêtements grossiers. Chacune à son tour, elles les changent pour

leur plus somptueux bliauts de soie, garnis de vair et d'orfroi. Aux pertuis elles tendent les riches courtines d'écarlate,

où sont ouvrés alérions, grives et sangliers ; sur les dalles elles déroulent les tapis de cendal vermeil, et elles jonchent

le sol de bruyères, de digitales et de genêts. Au dehors le soleil luit sur le fleuve de Meuse, qui roule à grand'joie ses

flots d'hermine, le ciel est aux couleurs de sinople et d'azur, sauf à lOrient où l'horizon rougeoie.

                                  Dans la salle des festins Hodierne, Berthe et Iges dont honneur aux beaux chevaliers, auxquels

elles doivent franche et bonne hospitalité. Dans les hanaps le vin coule, et le jongleur obstiné chante une douce et

honnête chanson d'amour.

                                  Mais pourquoi le breuvage semble-t-il à la fois amer et doux aux tris belles dames joliment

atournées en leurs bliauts de samit ? Pourquoi un grand trouble naît-il en leurs coeurs ? -Elles songent à leurs nobles

sires, qui mènent l'âpre vie. Mais elles ont porté les lèvres avec grande avidité à la coupe qui contient le philtre enivrant,

et douces sont les paroles d'amour, et charmant le chant de la harpe, et séduisants les corps des beaux chevaliers, qui sont

bien emparlés, et dont les bras sont faibles au maniement de l'épée...

                                   Aussi vit-on, à la male heure, quand la lune avec la nuit s'accorde, tris couples d'amants, frémissants

de désir, pénétrer dans les trois tours du château d'Hierges, où ils s'abandonnèrent à un fol amour.

                                   Tandis que les chevaliers couards et félons chevauchent, au gai matin, vers d'autres coupables amours,

Dieu, qui nous vit et qui nous juge, et pour qui guerroyent Héribrand, Goeffroy et Vauthier, est fort indigné d'une aussi

 vile traîtrise.

                                   Hodierne, Berthe et Iges ouvrent les coffrets des chevaliers couards et félons, qui sont plus hardis

dans les chambres des dames qu'en combat singulier, et qui, au lieu de combattre l'Infidèle, chevauchent vers d'autres

amours ; elles y découvrent chacune cent marcs d'or, et ainsi elles estiment le vil prix de leur vertu.

                                   Elles ont souvenance d'un grand cri lugubre qu'elles ouïrent dans la nuit, et qu'avaient poussé trois

sinistres gerfauts, en déposant sur les trois tours de Hierges trois escarboucles de grosse taille, rouges comme le sang des

preux. Ainsi connaissent Hodierne, Berthe et Iges que pendant leur grande vilenie leurs droits seigneurs, déjà par trois

fois navrés, et qui, malgré la fatigue et la disette, avaient fait à genoux la dernière partie de la sainte route, furent occis

en loyal combat en délivrant la tour de David...

                                   C'est lors que Dieu, qui est juste, manda le plus robuste de ses saints.

                                   Et, de mémoire d'homme, l'on ne vit tel châtiment, car oncques n'avait-on vu si noire forfaiture.

Christophe -qui sera toujours grandement honoré à Rocquigny en Ardenne- empoigna les viles dames, qui avaient trahi

la foi  jurée, et il mit entre elles et le lieu où elles s'étaient montrées à si grand déshonneur maintes boucles du fleuve

de Meuse, qui est large et majestueux, et le mont Malgré-Tout, qui est farouche et massif.

                                    Elles eurent beau se lamenter, offrir leur amendise, accuser les nymphes, filles de Meuse, esprits

des eaux, qui font perdre la raison à qui a eu la malchance de les apercevoir, Dieu ne voulut leur accorder sa paix ni sa

merci.

                                    Connaissez, belles dames, le grand malheur, et que Dieu vous en préserve, quand vos doux seigneurs

partiront  à la guerre. Hodierne, Berthe et Iges eurent le sort qui est celui des bêtes sauvages -comme en pleine forêt

d'Ardenne, qui est profonde et sans fin, - comme les loups que toujours vous pouvez voir au clocher de Francheval, et des

soudoyers impies, comme ceux de Carnac, qui montent la garde éternelle à l'autre extrémité de la douce France.

                                    Courbées sous le poids de leur vile honte, les Dames tournent leurs dos au miroir de la Meuse, qui

est éclatant. Christophe a fort violemment brisé leurs reins, leurs pieds font commerce avec les Naïades et leurs têtes

qui furent tant jolies, pleurent à grand'misère courbées sous le poids de leur pesante honte.

                                    Un orage éclate, et les eaux de pluie ruissellent sur les dos rugueux des trois dames accolées dans

leur commune peine ; et saillent leurs rudes échines, et rentrent leurs flancs qui ont perdu toute volupté.

                                    Mais Dieu, qui est bon et plein de miséricorde, voulut, en mémoire d'elles, faire de ce lieu le

plus beau site du Val-de-Meuse. Et c'est pourquoi, doux seigneurs et belles dames, qui vous aimez d'un loyal amour, il vous

faut voir et plaindre les "Dames de Meuse" qui , quand penche le soleil d'août, rougissent comme les reflets de l'Orient...

ou bien de l'Enfer.

 

                                                                              Jean-Paul Vaillant

                             Extrait de "Légendes Ardennaises"

                             Librairie de France - Paris - 1929

 

 

         

derniere MAJ : 20/01/2008