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 La fee aux pieds d'argent

C'est en contant que l'on devient conteur !

 

     La Fée aux Pieds d'Argent

                                     Othon, comte de Chiny, était un jeune seigneur, au front large et dégagé, aux cheveux bruns

rejetés sur la nuque et tombant avec grâce sur les épaules.

                                      Il avait hérité, en plus d'un beau château sur la Semoy, de l'audace et de la ténacité peu communes

de son père et de son aïeul, qui avaient su créer, de toutes pièces, le fief de Chiny. Il le prouva bien quand, à la cour

du roi de Lorraine, qu'il fréquentait pour y satisfaire son intérêt beaucoup plus que son amitié, il conçut le dessein

d'épouser la princesse Berthe, la fille unique du roi, qui était d'une beauté remarquable et dont il était tombé

grandement  amoureux. Car, sur le refus du roi, indigné de la demande hardie et déplacée du jeune comte, Othon

ne s'attarda pas en vaines discussions ni en récriminations superflues sur l'affront qu'il avait reçu. Il enleva tout

simplement la jeune princesse qui répondit à sa douce violence par l'encouragement de son sourire et l'ardeur

de son baiser.

                                        Et comme la princesse Berthe était une excellence cavalière, en deux jours de chevauchée les

deux amoureux furent dans leur château de Chiny, où ils pensaient pouvoir habiter leur bonheur.

                                      Malheureusement le roi de Lorraine ne l'entendait pas de cette oreille. En apprenant l'enlèvement

de sa fille, son courroux fut extrême ; et il résolut de se venger avec éclat. Il mit aussitôt ses armées en campagne.

Le château de Chiny, en peu de jours, fut assiégé. Othon, qui se rendait compte que son château serait pris avant

que fut lassée la patience  des assiégeants, décida de s'enfuir avec Berthe. Un soir donc, après  avoir dit adieu à leur

château, tous deux suivirent, sur les roches, en bordure de la rivière de Semoy, un sentier escarpé et invisible,

et arrivèrent ainsi à Chassepierre. Là, ils s'engagèrent  dans le souterrain, connu du comte Othon, qui les conduisit

jusqu'à Yvois. Puis ils s'en remirent à leur destin, et s'enfoncèrent dans la forêt.

                                          Ils évitèrent le redoutable mont du Fâ, célèbre par les luttes interminables livrées aux fées de

l'Ardenne par des moines cénobites, non parce qu'ils avaient peur des fées, mais parce qu'ils avaient peur des fées,

mais parce que le comte craignait d'être reconnu et trahi par les moines, avec lesquels il était loin d'être en aussi

bons termes que sa tante Mathilde.

                                            Et comme un jour, épuisés, mourant de faim, ils étaient assis au pied d'un chêne, et que la

princesse Berthe pleurait et se lamentait et parlait même d'aller implorer le pardon de son père, un oiseau bleu

qui les écoutait, osé sur une branche du chêne, descendit en volant gracieusement devant eux. Et les deux amants,

frappés d'étonnement, n'osant en croire leurs yeux éblouis, aperçurent soudain, à la place de l'oiseau bleu, une

jeune femme de merveilleuse beauté, dont la robe blanche et soyeuse semblait tissée avec de la lumière, dont les

cheveux roux brillaient dans un rayon de soleil, dont la taille était moulée dans une écharpe resplendissante de

rubis et dont les pieds, petits et nus, avaient l'éclat de l'argent.

                                                 -  Je suis Herva, dit-elle, la fée aux pieds d'argent, soeur de Morgue et d'Oriande. J'ai pitié de

votre infortune et vous offre ma protection. Je te connais, Othon de Chiny. Ton grand-père, Etienne, tua Zwentibold

à Maestricht. Son château, le tien, servit de refuge à Erlebald au court de sa lutte contre les évêques. Et toi, en

succédant à ton père, il y a neuf ans, ton premier soin fut de prendre Warcq à Adalbéron. Ah ! les comtes d'Ardenne

se soucient peu des moines et de l'Église ! Je ne vois guère qu'Eilbert de Gédinne que troublent le remords et

l'esprit de Dieu. Les autres, comme toi, ne sont sensibles qu'à la trempe des âmes et des épées. De tout mon

pouvoir, je t'aiderai. Quant à toi, Berthe de Lorraine, tu peux porter les bandeaux plats des épousées. Car si

le Christ n'a pas béni ton mariage, moi je le consacre au nom de Diane et de Nehalénia, déesses de l'Ardenne.

                     Puis Herva tendit la main. Aussitôt, sous les futaies de la forêt, un immense et superbe château

apparut, avec quatre énormes tours carrées aux angles. Une allée de grands arbres y conduisait.

                                                     - Vivez heureux dans ce château, reprit la fée, je vous le donne. Nul ne le peut apercevoir avec

des yeux humains, hormis vous. Lorsque des temps meilleurs le permettront, vous regagnerez  Chiny. Je vous

préviendrai.  Vous-mêmes, dans ce château, serez invisibles. Si quelque danger vous menace, mettez-vous à

l'abri, passez le pont-levis, et l'on ne vous pourra trouver. Toutefois, portez l'un et l'autre à votre index la bague

que voici, non en signe de dépendance, mais comme gage de sécurité et d'amitié.

                                                     Othon et Berthe mirent avec empressement à leur index la bague de la fée. C'était une bague

d'herbes, souple et légère. Othon remarqua qu'elle était faite de tiges de circée... la circée aux feuilles sombres,

la confidente mystérieuse des fées.

                                                      Et comme ils relevaient la tête pour remercier Herva, celle-ci avait disparu.

                                                      Et Berthe et Othon furent les maîtres du château invisible. Ils visitèrent une à une ses vastes

pièces à arceaux et lourds piliers, dont les voûtes étaient un enchevêtrement de coupoles élégantes et dorées, et

qui s'éclairaient, le jour, par de larges fenêtres à meneaux, et, la nuit, aux feux de pierreries incrustées dans les murs.

Au haut de ses tours, ils se grisèrent d'espace. Ils virent que les murailles portaient mâchicoulis et échauguettes où

nul archer ne faisait le guet ; et que les fossés débordaient d'eau vive. Mais ils ne virent pas de chapelle. Par contre,

dans la cour d'honneur, se trouvait un puits, si profond qu'il en sortait des colonnes de fumée blanche. Et craignant

qu'il ne communiquât avec l'enfer, la princesse Berthe regretta de n'avoir pas d'eau bénite à y jeter.

                                                        Ils trouvèrent avec surprise et joie la table de la grande salle couverte de mets savoureux et sans

cesse renouvelés. Le château était inhabité, certes, mais auraient-ils commandé à une armée de pages qu'ils n'eussent

pas été mieux servis. Leur moindre désir, exprimé à voix haute, était immédiatement satisfait. Et comme ils étaient

jeunes et insouciants, et surtout très amoureux, ils furent parfaitement heureux.

                                                          Chaque jour, ils parcouraient la forêt, autour de leur château enchanté. Ils chassaient, montés sur

des chevaux dont les pieds touchaient à peine terre, car ils ne faisaient aucun bruit, et qui étaient si rapides qu'ils ne

redoutaient aucune poursuite. La fée leur avait aussi offert une meute de griffons et de lévriers. Ils allaient avec une

ivresse jusque dans les gorges sauvages et lourdes de mystère de la rivière de Semoy, puis ils se perdaient dans les

futaies impénétrables, jouissant  farouchement de leur solitude comme du plus grand bienfait. Parfois ils délaissaient

la chasse pour aller cueillir les fleurs sylvestres, dont ils faisaient des bouquets odorants, que les saisons variaient

à plaisir. Lorsqu'il leur arrivait de surprendre des chevreuils, deux à deux, brocart et femelle, ivres d'avoir mangé les

bourgeons de l'aune noir, ils se regardaient en souriant et se gardaient bien de les déranger.

                                                           Et les ans passèrent. Deux enfants leur naquirent : un fils, puis une fille. Et leur amour durait

toujours, tendre et puissant.

                                                          Un jour de printemps, la fée aux pieds d'argent qu'ils n'avaient jamais revue, malgré qu'ils la

sentissent à la fois présente et invisible auprès d'eux, leur apparut. Et sa beauté était éclatante. Elle attacha sur

Othon un regard aigu et pénétrant. Autour d'eux la forêt, sous le premier et chaud soleil, renaissait à la vie, et sur

les branches des arbres, gonflées de sève, jaillissaient, de l'écorce, des bourgeons humides de verdure tendre.

                                                               -  Othon, dit la fée, ton château de Chiny est toujours  occupé par les troupes du roi de Lorraine,

qui n'est pas encore parvenu à comprendre comment tu as pu si bien lui échapper. Or l'évêque de Trêves s'est joint

à lui. Tous  deux sont maîtres de la contrée. L'évêque vient de faire main basse sur Yvois. Comte de Chiny, je te

vengerai, en me vengeant ; car nos ennemis sont communs. S'ils sont puissants, je les punirai dans la mesure de

leur force. Il en est d'autres encore que je hais : moines du mont de Valfroy  et du mont de Fâ qui ont chassé les

gentils nains des grottes de la Forêt. Cette année  même verra leur défaite, encore qu'il soit difficile  de leur causer

dommage et ruine, puisqu'ils sont pauvres et tirent gloire de leur misère. Mes soeurs et moi parvenons difficilement

à les corrompre, ces rudes solitaires... et le jovial ermite Thibaut, sur lequel, un instant, j'avais cru l'emporter, vient

de s'enfuir du mont de Valfroy, dans la crainte de succomber. Mais je ne tarderai pas à triompher. Leurs nouveaux

dieux peuvent-ils vraiment se mesurer avec les nôtres dont ils n'ont pas la beauté ? Je sais, Othon, que tu n'es pas de

ces seigneurs ridicules qui se disent vertueux et portent un anneau de fer au doigt et une croix d'abbé sur le coeur...

comme ta femme en porte une autour du cou, ajouta Herva en lançant à la princesse Berthe un regard courroucé.

A bientôt, comte de Chiny !

                                                               Et la fée les laissa interdits et soucieux.

                                                               Le soir de ce jour, dès  après le repas, la princesse Berthe s'endormit profondément ; et le compte

Othon, les temps bourdonnantes, fut agité d'une incroyable fièvre. Comme il s'efforçait, sans y parvenir, de réveiller

sa femme, Othon sentit une main qui se posait sur son épaule. Il se retourna. La fée aux pieds d'argent était devant lui.

                                                                 - La princesse dort, dit-elle. Laisse-là. Elle ne s'éveillera qu'à l'aurore. Viens.

                                                                Alors Othon ne vit plus que la fée ; que ses yeux verts qui brillaient de lueurs étranges et

fauves, sous leurs longs cils dorés ; que ses cheveux roux tombant sur ses rondes épaules, en tresses longues à gros

anneaux ; que sa gorge pleine et ses deux seins fermes et blancs, entre lesquels scintilla une perle d'ambre, dès que

la fée eut laissé glisser sa robe. Et le parfum de sa chair le grisant, il devint fou de désirs.

                                                                 - Je suis filles des gauloises à chair blanche et à chevelure d'or, s'écria Herva. Ma mère fut la

déesse Néhalénia, et mon père un berger. Othon de Chiny, je t'aime.

                                                                 Et les nuits  succédèrent aux nuits, toutes pareilles. Othon ne cherchait même pas à résister

aux charmes ensorceleurs de la fée.  Il savait cependant qu'il ne nourrissait pour elle aucun amour véritable, mais

simplement un désir que le soir rendait impérieux et tyrannique.

                                                                  Et le printemps puis l'été passèrent.

                                                                  Durant le jour, Othon était accablé par le remords. Il était devenu triste et sombre. Il ne

chassait plus. La princesse Berthe, à qui il n'avait osé révéler la passion maléfique qui le troublait chaque nuit, dans

son ignorance, le crut malade, et sa douleur fut grande.

                                                                  Le temps accrut le supplice de leurs jours. Othon en était arrivé à désirer  le secours de Dieu

et avait même conçu le projet de se rendre à Yvois, pour y implorer la protection de l'Église. Mais n'était-ce point

se livrer ?

                                                                 Ah ! comme il regrettait son château de Chiny et les heures joyeuses qu'il y avait vécues ! son

château, bâti par Etienne, l'aïeul, sur une roche énorme, sous laquelle coulait la rivière de Semoy. Il se rappelait que,

lorsqu'il était petit, il allait parmi les gorges étroites, encaissées, et pleines de gouffres, de la rivière, guetter le

passage lourd et bruyant des hérons qui s'élèvent des roseaux en criant, et le vol des martins-pêcheurs, rapide comme

un scintillement d'azur sur le feuillage gris des saules. Et  ses yeux se remplissaient de pleurs.

                                                                  Et la princesse Berthe, de son côté, songeait avec amertume aux jours passés à la cour de son

père, lorsque, aidant sa pieuse mère, elle brodait pour les églises des surtouts et des retables, et filait la quenouille

en chantant.

                                                                    Or, un soir,  la fée ne vint pas. Othon, troublé, l'attendit en vainement. Son tourment allait-il

prendre fin ? Il s'endormit heureux auprès de sa femme tendrement retrouvée.

                                                                   Vers le minuit, Othon et Berthe se réveillèrent en sursaut. Une lueur d'incendie empourprait

leur chambre. Ils se levèrent, ouvrirent la fenêtre. Alors, au loin, ils aperçurent une montagne en feu, en même temps

que leur parvenaient des bruits assourdis et sinistres de craquements et d'éboulements.

                                                                    Et comme ils se tenaient, angoissés, serrés l'un contre l'autre, la fée Herva leur apparut,

debout sur le rebord de la fenêtre, leur montrant du doigt la montagne qui brûlait. Elle était radieuse et terrible à la

fois, dans sa robe que teignaient de sang les reflets de l'incendie, tandis que sur ses pieds d'argent se jouait un

rayon de lune. D'une voix éclatante, elle dit :

                                                                        - Il brûle, le mont de Valfroy le saint !

Contemple notre oeuvre, Adalbéron !... Tes moines, dont la licence est telle que tu en as honte, je ne les chasse point,

moi, comme tu l'as fait à Mouzon, je les grille ! Tu dévastes notre forêt, avec tes celles et tes essarteurs, moi je réduis

en cendres tes monastères. O Valfroy ! Qu'en penses-tu dans ta tombe ?  Ils sont finis les miracles qui, durant quatre

 siècles, illustrèrent ton église, qui flambe comme fétu, en cet instant. A sa place, demain, nous élèverons une statue

nouvelle à notre Diane d'Ardenne ! Et vous, bénédictins du mont du Fâ, de votre solitude des Orvaux, voyez et

reconnaissez  notre puissance...

                                                                        Néhalénia, Néhalénia, nous allons retrouver l'écho de nos anciens chants dans les ravines...

Nous y effacerons la trace de nos regrets. Dans tes temples reconstruits, ô ma mère, tu entendras encore le choeur

des vierges nues dansant au son des flûtes. Nos  âmes, à nouveau, vont palpiter, ô déesse, dans l'infinité des choses...

ô toi dont la divinité n'est pas enclose entre des murs, comme celle des chrétiens.

                                                                        Le comte Othon et la princesse Berthe, horrifiés se signèrent. Et la fée se retourna sur eux,

brusquement, le visage contracté, la bouche menaçante.

                                                                          - Méchants ! cria-t-elle. Est-ce ainsi que vous reconnaissez mes bienfaits ?

                                                                         Alors Othon, résolu, détacha la petite croix d'or, bénie par le pape, que la princesse Berthe

n'avait cessé de porter à son cou. Puis il voulut tracer, dans l'air, le signe de la croix. Mais la fée déjà, n'était plus là.

Seul, sur le bord de la fenêtre, tremblait encore le rayon de lune.

                                                                          Le lendemain, Berthe et Othon, heureux et libres, coururent à cheval la forêt.

                                                                          L'automne était venu, l'automne au front rêveur, aux yeux dorés. Les deux amants savouraient

leur bonheur retrouvé, tout en cherchant à forcer quelque  gibier. Une ombre toutefois pesait sur leur félicité : la bague

noire de circée n'était plus à leur index.

                                                                          Ils ne tardèrent pas à lancer un énorme sanglier, qui, malgré la rapidité de la poursuite

aussitôt commencée, ne se laissa pas approcher. Tantôt d'une course régulière il prenait du champ ; tantôt au contraire,

sans se presser, il éventrait de son robuste butoir une cache de mulots, éparpillant graines et noisettes, ou bien il

effondrait d'un coup de groin quelque rabouillère, dévorant alors au passage un tendre lapereau. Et lorsque les chiens

étaient sur lui, il se retournait, montrant ses terribles crocs, puis, très vite, il reprenait  sa course, de plus belle.

                                                                           Et comme Othon, enfin, s'apprêtait à le joindre et à le frapper, le sanglier disparut.

Stupéfaits, Othon et Berthe le cherchèrent en vain. Ils ne virent, autour d'eux, les entourant, que des hommes d'armes

qui, l'épée et la lance hautes, leur crièrent de se rendre. Ils étaient à la merci des gens du roi de Lorraine ! Ils entrevirent

avec douleur leur immense infortune. La fée Herva s'était vengée ! mais aussi ne l'avaient-ils pas offensée ? Et le

sanglier, par elle enchanté, et pour les punir, les avait entraînés jusqu'au milieu de leurs ennemis. Ils ne songèrent

même pas à  résister. Tristement, devant le sort contraire, ils s'inclinèrent et se laissèrent désarmer.

                                                                          Ils furent emmenés prisonniers auprès du roi de Lorraine. En les voyant, celui-ci manifesta

une furieuse colère. Mais la reine, au contraire, en retrouvant sa fille, montra une joie extrême ; elle la tint

longuement embrassée, et pleura doucement en apprenant qu'elle était grand-mère...

                                                                            Puis le courroux du roi finit pas s'apaiser. Et comme les deux amants, à genoux, le suppliaient

de les épargner, et que la reine, elle aussi, joignait sa prière à la leur, le roi consentit à pardonner.

                                                                               - Soit, dit-il. Mais qu'ils se marient d'abord ! Après je  leur rendrai leur château de Chiny, et,

comme dot, ils auront la forêt qui leur servit si bien de refuge et qui s'étend de Chiny à Avioth où, pour se racheter

de leurs péchés, ils construiront une église Notre-Dame, en l'honneur de la Vierge Marie.

 

                                                                                                                                                                       André Sécheret

                                        "Légendes Ardennaises"

                                 Librairie de France, Paris, 1929

derniere MAJ : 01/07/2007