Accueil Remonter Sommaire Devenir Membre

 La fosse au taillandier

C'est en contant que l'on devient conteur !

 

                 La Fosse au Taillandier

              Chez nous, une fosse, c'est un petit vallon entre deux croupes de collines. Tout juste un creux de

terrain où les buttes d'Argonne déversent le trop-plein de leurs fontaines en ruisselets qui portent le joli nom

de coulettes.

              Ainsi, sur le terroir du village de Boux, passé les Bons-Prés, il est un lieu que les grimoires désignent

sous les noms de Fosse au Taillandier ou Fosse au Renard. Il est bien tentant d'imaginer qu'un animal fabuleux ait pu

à ce point marquer les esprits pour que son nom fût à jamais attaché à un lopin de terre. Or, il n'en est rien, car au

temps où ce lieu fut baptisé, le modeste voleur de poules de nos campagnes était encore appelé "goupil" et non pas

"renard". Non, non, croyez-en le vieux bûcheron qui déchiffre l'alphabet de son territoire aussi bien que celui d'un

livre : Renard était le nom du taillandier qui avait installé là sa forge en un temps où les Templiers ne s'étaient pas

 encore emparés de la région, et si un lieu-dit le rappelle à notre souvenir, ce fut bien malgré lui. Écoutez :

                      Renard le taillandier était artisan renommé. Tous les outils tranchants et taillants qui sortaient de

ses mains atteignaient une telle perfection que le menuisier et le tonnelier, le bûcheron et le charron, le jardinier

et le fermier n'en voulaient pas d'autres. On venait de très loin pour lui acheter houes et hoyaux, faux et fauchards,

serpes et cognées, bêches en tous genres.

                       Aussi, Renard était-il très occupé. Du matin au soir, sa forge résonnait du marteau  et de l'enclume.

Le travail ne lui laissait aucun répit, mais il ne s'en plaignait pas : il connaissait trop bien le sort des malheureux

qui vont par les chemins et qui tendent la main pour un morceau de pain. De sa petite maison à l'entrée de la fosse

qui n'avait pas encore de nom, il en voyait souvent venir à lui. Jamais il ne les rebutait comme le faisaient d'ordinaire

les laboureurs et les ménagères. Au contraire, quand il avait régalés d'une écuelle de soupe et qu'il avait partagé avec

eux une pinte d'eau claire, il les installait près du feu de la forge en hiver, près de la porte ouverte en été, et, tout

en martelant le fer sur l'enclume, il les écoutait égrener les misères du temps.

                        Lorsqu'il s'était bien imprégné du récit des calamités que les vagabonds avaient subies à chacun de

leurs pas sur les routes du royaume, le taillandier se réjouissait de son sort et redoublait d'ardeur à sa tâche.

                        - De quoi me plaindrais-je, disait-il. Mon marteau, mon enclume et un peu d'adresse m'assurent

chaque jour la soupe sur le feu.

                        Pourtant, Renard avait un regret. Il lui arrivait parfois de guigner du coin de l'oeil le petit vallon

qui s'ouvrait à deux pas de sa maison. La terre y était si grasse, l'eau si abondante et si sage, qu'il rêvait d'y enfoncer

le fer et la bêche et d'y faire pousser à foison fèves, pois, navets, oignons.

                        Hélas ! cette terre appartenait au seigneur du village, un vieux chevalier solitaire qui avait connu

tant de guerres, de querelles de voisinage, qu'il avait une âme de pierre. Ne recevant jamais personne, il vivait

reclus au château. Peu à peu, ses gens l'avaient quitté, ses propriétés étaient à l'abandon et, tandis que les manants

cultivaient avec soin leurs petits champs et leurs jardins, ses biens étaient envahis de ronces et de chardons.

                         Cependant, chaque jour, le vieux seigneur se hissait péniblement sur son cheval et faisait le tour de

son domaine. Ce qu'il voyait le remplissait d'amertume, mais son coeur était si endurci qu'il préférait achever sa ruine

que de laisser les paysans labourer ses terres et  y semer du seigle et du froment.

                         Or, un jour qu'il faisait son ronde et parvenait  à la maison de Renard, son cheval broncha et le jeta

à terre. Le vieillard meurtri demeura là, évanoui. Aussitôt, le taillandier accourut, le releva, le porta chez lui et fit

tant et si bien qu'il le ramena à la vie. Dés qu'il fut sur pied, le chevalier ouvrit son aumônière, en tira une pièce d'or

qu'il posa sur l'enclume et sortit. Renard, abasourdi, prit ce trésor et courut à lui.

                          - Messire, s'écria-t-il, reprenez votre or, et si vous me voulez quelque bien pour vous avoir remis

en chemin, donnez-moi plutôt dans votre vallon un petit lopin pour faire un jardin.

                           Le seigneur haussa les épaules et, sans se retourner, laissa tomber ces mots :

                          - Manant, si je me souviens bien, ta forge est sur mes terres, et donc elle m'appartient. Tu voudrais

à présent un jardin. Soit ! je te donne tout le vallon, mais à une condition : si en l'espace d'une journée, cette terre

n'est pas labourée, je reprendrai forge et maison, et tu seras vagabond !

                           Laissant le taillandier pantois, le chevalier à l'âme dure s'en fut au trot de sa monture.

                           - Que n'ai-je su tenir ma langue, se lamenta Renard. Pour bêcher le vallon en un jour, il faudrait plus

de vingt gaillards. Ah ! Maudit soit le cheval qui fit tomber son maître auprès de ma maison ! Et maudit soit l'instant

où je m'avisai de porter secours à qui ne le méritait pas ! Demain, quand le soleil sera couché, il me faudra dormir

dans un fossé.

                            Refoulant un sanglot qui lui serrait la gorge, triste, le coeur brisé, il rentra dans sa forge. Il s'assit

sur l'enclume, il songea longuement. Et puis, comme il était de bonne nature, que de tout dans la vie il faut être content,

bien vite il oublia cette mésaventure.

                             - Bah ! dit-il, je suis riche aujourd'hui, j'ai de l'or, je possède un vallon, on peut envier mon sort. Et

puisque je voulais un jardin potager, je m'en vais de ce pas commencer à bêcher.

                             Dans sa vieille aumônière, pendue à sa ceinture, il glissa la pièce d'or que le seigneur lui avait

donnée, prit sa meilleure bêche et se rendit au vallon. Dès qu'il eut enfoncé son outil dans le sol, il ne pensa plus qu'à

son travail. La terre se découpait si bien qu'il ne ménagea pas ses efforts, et bientôt les mottes alignées dessinèrent un

sillon, puis deux, puis trois. Mais soudain, ébahi, il s'arrêta :

                               - Qu'est ceci ? s'exclama-t-il.

                              Devant lui, collée à la motte de terre qu'il venait de retourner, brillait une pièce d'or. Vite, il s'en

saisit, la cacha dans son aumônière et, plus vaillant que jamais, se remit à l'ouvrage. Peu après, une deuxième pièce

d'or apparut sous sa bêche.

                              - Ah çà ! s'écria-t-il. J'ai trouvé un trésor. Me voici riche en dépit du seigneur.

                              Il prit la pièce et la porta devant ses yeux. Dans les derniers rayons du soleil, elle scintillait de mille

feux. Alors, ivre de joie, le taillandier dansa et chanta. Puis il bêcha avec ardeur, et quand la nuit fut là, il avait ramassé

tant de pièces qu'il ne savait plus les compter. 

                               Enfin, il se décida à rentrer au logis. Il verrouilla sa porte, il fit de la lumière et sur la grosse enclume

vida son aumônière.

                               Hélas ! il n'en sortit q'une pièce !

                               Envolé, le trésor ! Disparue, l'allégresse !

                               Renard, interloqué, n'en croyait pas ses yeux. Il secoua la bourse, et d'un geste furieux, la retourna :

elle était vide... et décousue !

                               - Ai-je été assez fou ! Avais-je la berlue ! soupira tristement le pauvre taillandier. Car cet or que je

ramassais, c'est ma bourse qui le perdait.

                               Et sans même souper, il alla se coucher.

                               Ce que Renard ne savait pas quand il ramassait ces écus, c'est qu'un manants passant par là, en se

cachant, avait tout vu. Au village il avait couru, il avait conté son secret, et tous les paysans muets sans hésitation

l'avaient cru. Chacun rêva de faire fortune, dans le vallon, au clair de lune.

                               Cette nuit-là, le taillandier dormit très mal. Il lui sembla, dans son sommeil, voir des lumières aller,

venir. Il crut entendre des bruits de pas et des paroles étouffées. Il rêva que dans le vallon s'étaient assemblés des

démons qui se riaient de son malheur et qui battaient avec ardeur, à coups de bêches ou de fouets, la terre qu'il n'aurait

jamais. Et puis ce fut le grand silence.

                                Dès l'aube Renard se leva.

                                Autour de lui il regarda.

                                Il vit sa forge, son enclume.

                                Et, le coeur emplit d'amertume, à petits pas il s'en alla. Mais à peine fut-il sorti qu'il ne put retenir

un cri. Là, devant lui, tout le vallon était couvert de beaux sillon. La terre était si bien bêchée qu'on eût dit l'oeuvre d'une

fée. Aussitôt, notre taillandier se mit à chanter, à danser, cependant que vers le village s'en retournaient les paysans,

fatigués et le coeur en rage, aussi pauvres qu'auparavant.

                                 Jamais Renard n'eut tant de joie. Bientôt, le seigneur arriva. Du haut de son cheval, il regarda la

fosse qui n'avait pas encore de nom, puis, se tournant vers le taillandier, il déclara :

                                 - Je ne sais par quelle magie une telle tâche est finie, mais parole de chevalier ne saurait être reniée.

Le fosse que je t'ai donnée sera la Fosse au Taillandier.   

                                  Et  depuis ce jour-là, Renard vécut heureux. Tantôt, on l'entendait chanter près de l'enclume. Tantôt,

dans son jardin, sifflant, le coeur joyeux, on le voyait penché auprès de ses légumes. Mais il n'oublia pas les tristes

vagabonds qu'un malheureux destin menait à sa maison.  Quand il les avait fait bien manger et bien boire, il prenait grand

plaisir à leur dire son histoire.      

 

                                                                                                                

                                                                                               Robert Cecconello

                                                     "Les Contes du Bûcheron" 

                                                Éditions Terres Ardennaises   1998                      

 

 

 

 

 

 

 

derniere MAJ : 01/07/2007