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L'homme sauvage
La haie de l'Homme sauvage n'existe plus que dans de vieux grimoires. A présent qu'un notaire, érudit local, a cru bon de rectifier son nom, les gens du village, qui ne veulent pas passer pour des illettrés, disent : la haie de l'Orme sauvage. Cela sonne mieux à leurs oreilles, allez savoir pourquoi ! Quant à l'Homme sauvage, il y a des siècles qu'il a quitté la mémoire des hommes. C'était il y a bien longtemps. Les guerres anglaises et bourguignonnes désolaient le pays. Partout, ce n'était que rapine, meurtre et sauvagerie. Les villages se repliaient sur eux-mêmes, enfermés dans des enceintes de haies vives. Malheur aux fermes isolées ! Du haut des clochers, on les voyait brûler dans la campagne. Après le passage des soudards, les paysans n'avaient plus que leurs yeux pour pleurer à moins qu'on ne les eût fait griller avec leur cabane. L'Homme sauvage apparut chez nous à cette époque. Jamais on n'avait vu quelqu'un qui lui ressemblât. C'était un gaillard de haute stature et d'une force extraordinaire. Ses longs cheveux roux et sa barbe hirsute lui faisaient une crinière effrayante. En guise de vêtements, il portait des peaux de bêtes. Il ne chercha pas à entrer dans le village. On le découvrit au creux d'une tanière qu'il s'était aménagée dans la haie, un matin d'hiver où il gelait à pierre fendre. Depuis quand était-il là ? D'où venait-il ? Que voulait-il ? On crut résoudre la question en lui envoyant tous les chiens de la paroisse pour le déloger. Mais la meute s'arrêta à distance et détala dès que l'homme se montra. Les villageois prirent peur et, s'attendant au pire, se réfugièrent dans l'église. Ils restèrent cloîtrés pendant des heures et n'en sortirent que chassés par le froid et la faim. On dormit peu la nuit venue et bien qu'aucun incident ne se fût produit, certains prétendirent qu'ils avaient entendu des rugissements féroces et le râle d'animaux à l'agonie. Cela fut mis sur le comte de l'Homme sauvage qui passa aussitôt pour un ogre sanguinaire se nourrissant de chair crue. Cependant, la journée fut calme. Par précaution, les hommes se relayèrent dans le clocher pour surveiller les allées et venues du géant. Au bout d'une semaine, on fut bien obligé de constater que rien d'animal n'était survenu dans le village : aucune maison n'avait été pillée, aucun animal ne manquait à l'appel, et, plus étonnant encore, aucun enfant n'avait été dévoré. La vie reprit donc comme avant. A vrai dire, par ces jours de forte gelée, on avait peu de choses à faire. Quand on avait cassé la glace de l'abreuvoir pour les bêtes, distribué le fourrage dans les étables et les bergeries, pourvu les foyers de bûches, il restait assez de temps pour battre la semelle dans les rues, épier l'étranger et colporter des ragots. L'oisiveté hivernale ne valait rien à personne et les hommes méditaient longuement. Ils n'avaient qu'une idée dans la cervelle : trouver le moyen de faire déguerpir l'indésirable. Et moins le pauvre bougre leur donnait de raisons de se plaindre, plus ils avaient de hargne contre lui. Les enfants, eux, s'habituèrent à la présence du géant et l'Homme sauvage devint leur ami. Pour faire rire les mioches qui avaient toujours vécu dans la crainte des bandes de pillards, il inventait des jeux, les portait sur ses épaules puissantes et leur racontait des histoires. Parfois, il leur disait qu'il souffrait de sa solitude, mais devant la tristesse des petits, il s'empressait de faire des pitreries pour entendre de nouveau leurs rires. Les parents voyaient cela d'un mauvais oeil. Pour eux, tout individu étranger à la communauté ne pouvait être que dangereux. A quelque temps de là, la neige tomba en abondance. Le silence étreignit le village. On se calfeutra dans les chaumières. La nuit, de longues plaintes et le hurlement des loups jaillissaient de la forêt toute proche. Les enfants apeurés frissonnaient et se serraient les uns contre les autres dans la chaleur des paillasses de fougère. Les hommes, eux, pensaient à l'Homme sauvage et bénissaient les loups affamés qui viendraient le dévorer pendant son sommeil. Leurs espoirs furent déçus. Quand le soleil reparut sur le paysage enneigé, le géant était toujours là. Il passait des heures à scruter l'horizon, à examiner les traces qui venaient de la forêt, à renifler des odeurs dans la bise glacée. De jour en jour, il paraissait plus nerveux et les villageois crurent qu'il devenait fou. Et puis un matin, il ameuta les hommes à grands cris en leur montrant la lisère des bois d'où surgissait une horde armée. Nul ne songea à défendre le village. Ce fut le sauve-qui-peut ! En un instant, chacun se retrouva à l'abri dans l'église barricadée. L'Homme sauvage resta seul. Pendant quelques minutes, il regarda le village aux rues désertes, le chaumières abandonnées qui allaient êtres pillées et incendiées. Cela ne le concernait pas et il pouvait encore, en quelques enjambées, rejoindre la forêt et disparaître. Mais il pensa aux enfants. Ils avaient été sa seule joie depuis qu'il les avait apprivoisés. Maintenant, ils allaient périr car les soudards n'hésiteraient pas à brûler l'église. Alors, lentement, il se retourna, s'arma d'un gourdin et fit face à la horde. Bien campé sur ses jambes, se crinière rousse flamboyant au soleil, ses lèvres retroussées comme les babines d'un fauve, il attendit l'assaut. A cette vision, les soudards s'arrêtèrent. Ils n'étaient pas habitués à rencontrer de résistance quand ils attaquaient un village. Partout où ils arrivaient, la besogne était facile. Ils saccageaient, volaient, brûlaient et tuaient sans que personne osât leur tenir tête. Et voilà que l'Homme sauvage leur barrait le chemin ! Un rictus mauvais déforma leurs mufles enragés et ils s'élancèrent en masse, brandissant piques et estocs. D'un large moulinet, le géant brisa leur charge impétueuse. Il se dressa, terrible, et son gourdin faucha deux malandrins. Puis il marcha, frappa de gauche et de droite, fit éclater des crânes et gicler des cervelles sans se soucier des blessures qu'il recevait. Bientôt, la terreur fut telle chez les pillards que les survivants détalèrent à toutes jambes. Le village était sauvé. De nouveau, l'Homme sauvage resta seul. Autour de lui, la neige était jonchée de cadavres mais il sentait ses forces l'abandonner. Il ne voulut pas mourir au milieu des soudards et les villageois, du haut du clocher de l'église, le virent gagner un espace où la neige était pure. Là, il attendit quelques instants, tourné vers le village, et la mort l'abattit comme un grand arbre. On dit que les enfants vinrent seuls en pleurant jusqu'à lui et que, ne pouvant creuser la terre gelée pour lui donner une sépulture, ils amoncelèrent sur son corps des branches et des pierres. Depuis longtemps, la haie a disparu. Mais non loin de l'endroit où elle avait été plantées se dresse un petit tertre envahi de renoncules. C'est le tombeau de l'Homme sauvage.
"Les Contes du Bûcheron" Robert Cecconello Éditions Terres Ardennaises 1998
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derniere MAJ : 01/07/2007 |