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Les Lutins de Villers N'allez pas au bois la nuit tombée, les lutins y dansent, n'y allez pas, il vous arriverait malheur. Que dansent-ils ? que font-ils ? personne n'a jamais pu le dire, puisque celui qui a vu ne revient pas. On les entend certaines nuits, c'est une musique grêle au rythme étrange, il y a de la douleur et du rire, il y a des notes cruelles et de la volupté. Parfois des langueurs passent avec des bruissements de feuilles, doux comme de lascives caresses, parfois ce sont les saccades convulsives de l'hystère, parfois l'horreur diabolique d'un cri de victoire et souvent la plainte angoissée d'une agonie désespérée. Dans la nuit, ce sont des frôlements, des glissements ou des fuites qui crèvent tout. Que dansent-ils ? que font-ils ? restez chez vous dans la ferme bien close, n'approchez pas même de la lisière, une attirance étrange vous saisirait et vous iriez, vous iriez pour ne jamais revenir. Connaissez-vous l'histoire du beau blond dont on ne sait plus le nom, celui qui savait si bien lancer la balla et tirer de l'arc, celui qui aurait épousé la fille qu'il aurait voulue. Avec quelle élégance il déployait sa force en abattant un arbre ! Comme il savait enlever un fardeau, maîtriser un cheval, c'était un rude gars ! Mais il aimait trop l'aventure, il était trop sûr de lui. Lui avait-on assez recommandé de ne pas traverser le bois après la tombée du jour ! Mais il ne craignait pas assez. Un soir d'automne, il ramenait une charge de chêne au village, il venait du dos de loup, il n'avait qu'à suivre la route, mais il a voulu couper au court à travers la forêt. Il est entré dans le bois des lutins comme le crépuscule finissait, comme le soleil s'éteignait ^là-bas du côté de la Meuse. Il y a passé toute la nuit ; qu'a-t-il fait ? que lui est-il arrivé ? On ne le saura jamais. Quand il est rentré le lendemain matin au petit jour, les troncs d'arbres chargés sur le chariot étaient comme noircis, les chevaux tremblaient sur leur jambes, et lui ! oh lui ! il était hagard avec des yeux de l'autre monde, il nous disait des choses extravagantes, il était fou. On l'a soigné, dorloté, gardé, sa maman tout doucement le berçait comme lorsqu'il était petit, rien ne le distrayait, il semblait toujours continuer un rêve, suivre des visions des rondes, on ne sait quelles fantasmagories hallucinantes. Puis, un soir, comme le crépuscule finissait et que la nuit tombait faisant tout noirs les bois, il a pris ses jambes à son cou, il s'est sauvé, il a couru en cheveux comme il était ; il a couru, mais couru, comme on court au bonheur, comme on court en se sauvant du feu, il a couru vers le bois et il n'est jamais revenu. Toute la nuit on a entendu les lutins danser, rire, s'amuser, quel sabbat ! Et puis, c'est tout, on n'a jamais su !
Henri Dacremont "Légendes Ardennaises" Librairie de France, Paris 1929
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derniere MAJ : 20/01/2008 |