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 la nuit des brouettes

C'est en contant que l'on devient conteur !

 

                            La nuit des brouettes

                 La maréchaussée du chef-lieu s'en vint au village peu de temps avant la Noël 1792. L'affaire était grave :

on avait signalé dans la région le passage de contrebandiers de fausse monnaie. Le brigadier fit placarder sur le mur

de la maison du maire et sur la porte de l'église une affiche qui mettait les habitants en garde contre les agissements

des trafiquants et les sanctions auxquelles on s'exposait si l'on favorisait le séjour des brigands. Puis, entouré de ses

hommes, il s'en alla vers un autre village du canton.

                  - Çà ne finira donc jamais ? gémit Nicole Beuffroy, une petite vieille toute ratatinée qui vivait de rapine

et de mendicité.

                  Et dans l'esprit de ceux qui l'entendirent défilèrent toutes les calamités de cette année terrible. La pluie

continuelle avait transformé les chemins en fondrières et elle avait pourri les récoltes dans les champs. En

septembre, elle était revenue, plus forte encore, tandis que les armées ennemies ravageaient le village. Puis il avait

fallu faire face à la dysenterie que les Prussiens et les émigrés avaient apportée, enterrer les cadavres qui jonchaient

la campagne. A l'entrée de l'hiver, les greniers étaient vides. Et maintenant des malandrins cherchaient à écouler

de la fausse monnaie et faisaient peser sur tous une menace de mort ou d'emprisonnement !

                   Vraiment, le ciel se plaisait à faire endêver le pauvre monde.

                   Ajoutons, pour être complet, que les gens ne s'aimaient pas. A quoi cela tenait-il ? Ils ne le savaient pas

eux-mêmes. Cela remontait sans doute à la nuit des temps et la structure du village, coupé en deux par le ruisseau

du village, coupé en deux par le ruisseau du moulin, n'arrangeait pas les choses. Il y avait d'un côté le quartier de

l'église aux maisons serrées les unes contre les autres et où vivaient la plupart des laboureurs, les rentiers et les

commerçants. Dans l'autre quartier, que l'on nommait le quartier du haut par commodité, les maisons en prenaient

à leur aise, non que leurs occupants fussent plus riches (c'était même souvent le contraire), mais parce qu'elles

avaient été bâties au hasard selon les nécessités. C'était là que l'on trouvait les manouvriers, les bûcherons, les

artisans et les auberges.

                    Bref, depuis toujours, les habitants des deux quartiers se regardaient en chiens de faïence, rechignaient

à s'entraider et ne rataient jamais l'occasion de se jouer des tours de cochons le plus innocemment du monde !

                    Le passage des faux-monnayeurs n'arrangea rien, bien au contraire !

                    J' habitais à l'époque une masure, aujourd'hui disparue, en bordure de la route, près du ruisseau.

Tous ceux qui allaient et venaient dans le village passaient obligatoirement devant ma porte et je ne pouvais

pas manquer de les reconnaître.

                    Le temps s'était mis à la neige depuis quelques jours et quant vint la Noël, le ciel se découvrit. Il gela

à pierre fendre. Le froid était si rude que peu de gens se risquaient au-dehors et, à la tombée de la nuit, plus

personne ne rôdait dans les rues.

                    Cette nuit-là, alors que je dormais au chaud dans la paille de l'étable, je fus tiré de mon sommeil par

un bruit singulier. Bientôt, je reconnus le grincement de la roue d'une brouette. Sa  charge devait être lourde

car j'entendis l'homme qui la poussait haleter et piétiner dans la neige durcie.

                     Il passa devant ma maison et je compris qu'il venait du quartier de l'église. Qui donc était assez

fou pour travailler si tard ?

                     Peu après, un chien aboya et la brouette repassa. Cette fois, elle devait être vidée : l'homme qui la

tirait marchait d'un bon pas et semblait pressé de rejoindre son logis. Tout redevint silencieux et je m'enfonçai

dans la paille pour me rendormir. Mais j'avais à peine fermé les yeux qu'un nouveau grincement retentit : une

brouette chargée quittait le quartier du haut pour celui de l'église. Elle revint bientôt, toute légère, tandis

qu'un roquet s'égosillait au loin.

                     Intrigué, je me mis à réfléchir et tout naturellement je pensai aux chiens que j'avais entendus. Je

connaissais tous ceux du village. Le premier avait aboyé sourdement, deux ou trois coups de semonce pour avertir

les importuns, et je devinais le vieux Ravaut, le chien du maire Pierre Lambert, dressant sa bonne grosse tête

et se recouchant aussitôt. C'était donc chez le maire que la première brouette s'était arrêtée. La seconde avait

énervé le roquet de Marie Rossignon, la servante du curé Pasquier. On était donc allé au presbytère.

                      J'en était là des mes déductions quand, tout à coup, une troisième brouette, venant du quartier de

l'église, passa devant chez moi. En réalité, le grincement particulier de la roue me fit penser qu'il s'agissait de la

première. De nouveau, le vieux Ravaut de Pierre Lambert donna de la voix et la brouette s'en retourna à vide.

                       Retenant ma respiration, je restais dans le noir à guetter. De longues minutes s'écoulèrent sans

que rien ne se produisit et j'allais me rendormir quand une quatrième brouette se mit en route, franchit le

ruisseau, entra dans le quartier de l'église et déchaîna les piaillements du roquet du presbytère.

                       Pour le coup, ma curiosité était à vif. A quel jeu le maire et le curé se livraient-ils ?

                       Cependant, une heure se passa sans autre incident. Je fermai les yeux. Mais soudain, dans le

quartier de l'église, le chien du père Lavaux le fossoyeur, un corniaud hargneux qui terrorisait les enfants,

jappa furieusement. Je me remis en faction, persuadé qu'une brouette ne tarderait pas à venir. Et en effet elle

arriva. Ce n'était plus la brouette grinçante du curé. Sans doute mieux entretenue, celle-ci ne laissait entendre

qu'un couinement à intervalles réguliers.

                        Chez qui allait-elle s'arrêter ?

                        Je pariai pour la maison du maire et je m'attendais à ce que le vieux Ravaut manifestât de nouveau

son mécontentement, mais ce fut le chien de procureur Thomas Louis qui lança un hurlement aigu et la brouette

vide repartit.

                        A partir de cet instant, la ronde des brouettes ne cessa plus. Grâce aux chiens, je suivis les allées

et venues des habitants des deux quartiers. Toutes sortes d'idées me trottaient dans la tête pour expliquer cette

course saugrenue. J'imaginai même que mes concitoyens profitaient de ce temps de Noël pour réparer leurs

indélicatesses coutumières en s'envoyant des brouettées de cadeaux, ce qui, je le confesse, eût tenu du miracle.

                         Enfin, les chiens se turent et le village retrouva sa quiétude.

                         Au matin, la neige des rues était sillonnée d'un entrelacs d'ornières qui faisait penser que les

fourgons d'une armée avaient défilé toute la nuit. Sur le pas des portes, des femmes en cheveux scrutaient ces

empreintes et leur visage renfrogné trahissait leur colère. A leur air furieux, aux menaces qui fusaient dans

leurs paroles, je compris qu'elles n'avaient pas apprécié le cadeau de cette nuit.

                          Et quel cadeau !

                         Je le découvris devant l'église. C'était un homme de haute taille et de forte corpulence qui paraissait

âgé d'une trentaine d'années. Il était vêtu d'un costume de voyage noir et chaussé de botte de cuir à revers. Le froid

glacial avait blanchi son visage et des franges de givre ornaient ses sourcils et sa moustache. Dressé contre le portail

comme s'il était au garde-à-vous, il fixait sur moi ses yeux grands ouverts et immobiles qui m'épouvantèrent.

                          Il était mort !

                          C'était là le cadeau que les habitants s'étaient si gentiment offert toute la nuit. Par quel hasard

avait-il échoué contre la porte de l'église ?

                          Tout à coup, je sursautai. Quelqu'un me parlait. Dans mon effarement, je reconnus à peine

Nicole Beuffroy.

                          - Pour sûr que c'est un faux-monnayeur, disait-elle. Moi aussi j'aurais pu le porter chez quelqu'un

que je n'aime pas. Mais je n'aime personne et, à bien réfléchir, j'ai pensé qu'il valait mieux le laisser à la porte

du Bon Dieu !

 

                                                               "Les Contes du Bûcheron" par Robert Cecconello

                                                                Éditions Terres Ardennaises,  1998

 

derniere MAJ : 20/01/2008