Accueil Remonter Sommaire Devenir Membre

 l'or des verriers

C'est en contant que l'on devient conteur !

 

                        L'Or des Verriers

          Quand Hippolyte mourut, dans l'été de 1789, il n'avait pas trente ans mais avec ses cheveux blancs,

son visage ridé, son dos voûté et ses jambes qui avaient bien de la peine à faire deux pas, on eût dit un vieillard.

          Dix ans plus tôt, c'était un beau jeune homme. Scieur de long, il travaillait toute la semaine dans les bois

où il partageait sa hutte avec trois compagnons.

          Le dimanche au village, ses cheveux noirs et frisés faisaient tourner la tête de toutes les filles à marier.

Lui, il n'avait d'yeux que pour Marguerite, sa promise, la fille de l'aubergiste.

          Ces deux-là, qui s'aimaient comme des tourtereaux, on aurait bien dû les marier avant que la guigne ne

vînt se mêler de leurs amours !

          Mais le diable en avait décidé autrement.

          L'année du malheur, les scieurs de long avaient installé leur chantier dans les bois de la Linette.

          Une nuit de juillet, malgré la lourde fatigue de la journée, Hippolyte ne parvenait pas à dormir. Il quitta sa

cabane et s'éloigna pour songer à la belle Marguerite.

          La lune était à son plus haut et il voyait comme en plein jour. Il alla s'asseoir sur une bosse de terrain en

un lieu nommé la Culée brûlée où l'on trouve encore des cendres et des tessons de l'ancien temps. Près de là coule un

ruisseau dont la fraîcheur lui fit le plus grand bien . Peu  à peu, son coeur le laissa en repos et il prit plaisir à regarder

autour de lui.

          Pour un amoureux, rien n'est plus beau qu'une nuit à la belle étoile, et Hippolyte se régalait de tout ce

qu'il découvrait.

          C'est alors qu'il avisa, parmi des feuilles de muguet, un caillou qui scintillait d'étrange manière. Il s'en

saisit, oubliant le dicton que les vieux savent toujours :

                           Pierre qui brille au clair de lune

                           Donne à l'homme mal fortune.

          A peine eut-il pris le caillou que sa main, contre sa volonté, se referma dessus et qu'il le serra de toutes

ses forces comme s'il avait voulu le réduire en poussière.

          Tout d'abord il ne ressentit rien. Puis il lui sembla que sa main s'engourdissait et se refroidissait tandis que

le caillou s'imprégnait de sa chaleur et devenait incandescent.

          Inquiet, Hippolyte voulut se débarrasser de la pierre, mais sa main refusa de s'ouvrir. Et brusquement, il

fut environné de flammes.

          -Hippolyte, se dit-il, si tu ne quittes pas cet endroit, tu seras cuit et rôti sans avoir le temps de dire ouf !

          Mais il fut incapable de bouger.

          Croyant sa dernière heure arrivée, il essaya d'appeler ses compagnons à l'aide.

          Mais aucun son ne sortit de sa bouche.

          La peur s'empara de lui. Il vit apparaître le visage de Marguerite qui fut vite remplacé par une image atroce :

son propre corps carbonisé.

          Il ferma les yeux. Autour de lui, les flammes crépitaient, tournoyaient, menaient la sarabande, et il restait

prostré, ayant perdu le souvenir des prières qui auraient pu le réconforter.

          Il fut tiré de sa torpeur par un phénomène bizarre. Au lieu de ressentir les brûlures du feu, un froid intense

s'insinuait en lui. L'espoir lui revint, il pensa que le feu s'était éteint de lui-même et il se crut sauvé.

          Il ouvrit les yeux et défaillit. Les flammes, de plus en plus violentes, le cernaient toujours, traversaient son

corps et pourtant elles ne le brûlaient pas !

          L'idée lui vint qu'il était mort  et que le divin juge l'avait plongé pour l'éternité dans le feu des enfers. Mais il

s'aperçut alors qu'il était installé dans une étroite fournaise dont il touchait les parois de ses bras figés et que des marmites

bouillonnantes vomissaient des coulées de matière visqueuse.

          C'était un four de verrier ! Il en eut la certitude lorsqu'il vit des hommes à moitié nus et dégoulinant de sueur

jeter des fagots dans les flammes, tandis que d'autres plongeaient de longs tubes dans les marmites pour en retirer des boucles

multicolores qui étincelaient au soleil.

          Hippolyte ne comprenait rien à sa situation.

          - Je dois être en train de rêver, se dit-il. Je vais ouvrir les yeux, et tout cela disparaîtra.

          Mais il avait les yeux grands ouverts et sa main tenait toujours le caillou ramassé dans les feuilles de muguet.

          - C'est une hallucination, pensa-t-il encore. Il faisait nuit quand je suis sorti de la hutte, et voilà qu'il fait grand

jour !

          Cependant, d'autres scènes se déroulaient autour de lui. Des charrettes tirées par des boeufs apportaient de

 lourdes charges de bois. Il entendit les cris des bouviers qui encourageaient les bêtes, le grincement des roues, le choc des

bûches qu'on empilait près du four. Partout, c'était un formidable remue-ménage d'hommes et de femmes vêtus de costumes

comme il n'en avait jamais vu et qui semblaient ne pas avoir une minute à perdre.

           Le froid qui paralysait Hippolyte devint encore plus intense lorsqu'un personnage singulier apparut. C'était un

moine encapuchonné dont les yeux brillaient comme des charbons ardents.

           - Incapables ! cria-t-il d'une voix aigre à l'adresse des verriers qui lui présentaient des boules de verre au

bout de leurs cannes. Du bleu, du vert, du jaune ! Ne saurez-vous donc jamais me donner du rouge ?

           L'un des verriers s'approcha de lui.

           - Messire moine, dit-il, notre alchimie nous a enseigné le secret du verre rouge. Mais nous ne parviendrons pas

à en fabriquer si vous ne nous donnez pas d'or.

           - De l'or ! s'exclama le moine. Où en trouverais-je ? Il n'y a pas d'or dans ce misérable pays. Bien malin qui me

dira où il y en a !

           Hyppolite s'aperçut que le moine dardait sur lui ses yeux ardents et il s'écria :

           - Moi, je sais où en trouver !

           A l'instant même, il se retrouva au milieu des verriers. Il était  vêtu comme eux et portait à la ceinture un énorme

coutelas.

           - Ce n'est pas possible, murmura Hippolyte.

           Il était toujours assis dans la fournaise et le froid glacial le mordait à présent jusqu'au coeur.

           Pourtant, c'était bien lui qui s'adressait au moine. Il reconnut son visage, ses cheveux noirs frisés qui plaisaient

tant à Marguerite, et sa voix qui ne tremblait pas.

           Alors, il se vit marcher jusqu'au village et entrer dans la petite église. Il se vit courir à l'autel et s'emparer des

vases sacrés en or.

           Il se vit surtout brandir son coutelas et l'abattre sur le prêtre dressé sur les marches de l'autel.

           Puis il entendit un grand ricanement et tus les personnages disparurent.

           Au petit jour, lorsque les scieurs de long retrouvèrent Hippolyte, ils eurent bien du mal à le reconnaître. Le pauvre

garçon claquait des dents comme s'il avait  séjourné dans l'eau au coeur de l'hiver. Il était devenu un vieillard au visage ridé, au

dos voûté, aux jambes fragiles et ses cheveux étaient blancs.

           A l'époque de ces faits, on pouvait encore lire, dans une chronique du XIIème siècle, que le curé de Boux

avait été égorgé par un malandrin sur les marches de l'autel et que les vases sacrés de l'église avaient été volés.

           Mais à la mort d'Hippolyte, le précieux parchemin disparut à jamais.

 

 

                                              Robert Cecconello

                                                                    Extrait "Les Contes du Bûcheron"

                                                                   Éditons Terres Ardennaises - 1998

 

          

derniere MAJ : 20/01/2008