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Le poirier des corbeaux
Le moulin du village, installé sur le ruisseau du Barosset, était, à n'en pas douter, l'un des plus beaux à des lieues à la ronde en cette fin du XVIIIème siècle. Notre seigneur, chevalier de l'Ordre de Malte, l'avait fait reconstruire à neuf en bonnes pierres de taille quinze ans avant la grande Révolution. C'était plaisir d'entendre le bruit de l'eau qui tombait sur la roue et le ronronnement des meules qui broyaient le grain. Les galopins du villages étaient toujours à jouer dans les parages quand leurs parents n'avaient pas besoin de leurs services. Il n'y avait pas de meilleur endroit pour inventer les tours les plus pendables entre garnements. Le meunier de l'époque, Maître Crussaire, avait beau les menacer des pires représailles, rien n'y faisait. Ils couraient sur le mur de la digue, se hissaient sur la voûte qui surplombait la chute d'eau, s'aventuraient auprès des meules et gênaient la manoeuvre. Bref, ils étaient insupportables. Il n'y avait guère que les vieux pour les déloger en été car ceux-ci, une heure avant l'angélus du soir, aimaient venir là pour papoter. Maître Crussaire tait un bon meunier. Ses affaires étaient si florissantes que, lorsqu'il avait payé son dû au seigneur le jour de la Saint-Martin, il lui restait au bout de l'an plus d'écus qu'à un manant en une vie de labeur. Aussi avait-il de l'ambition pour ses fils. Ce n'étaient pas eux qui blanchiraient dans la farine car il les avait envoyés à la ville pour y apprendre le droit. A leur place, il employait deux garçons meuniers dont l'un, Pierre Silas, était aussi réputé que son patron. D'ailleurs, Maître Crussaire, qui n'était plus de première jeunesse, avait une telle confiance en lui qu'il lui laissait diriger le moulin à sa guise. Ne donnait-il pas à entendre que, le moment venu, il aiderait Pierre Silas de ses deniers pour qu'il pût s'installer à sa place ? - Vous verrez, disait-il aux vieux accoudés au mur de la digue, un jour Pierre Silas sera votre meunier et jamais vous n'aurez à vous plaindre de sa farine. Les vieux hochaient la tête gravement. En ce temps là, la Révolution venait de commencer et tous les rêves étaient permis. Pierre Silas, lui, rêvait du jour prochain où il deviendrait le meunier du moulin sur le Barosset et où les villageois le salueraient du nom de Maître Pierre. Les Silas n'étaient pas des gens du village. Le grand-père de Pierre, Jean Silas, était arrivé fort jeune de la province d'Auvergne après avoir longtemps erré sur les chemins quand le terrible hiver de 17O9 avait vidé les campagnes. Il s'était requinqué comme il avait pu et s'était mis à l'ouvrage dans les bois où notre seigneur avait besoin de scieurs de long. Il était vaillant et économe. Avec cela, sobre comme une chèvre de montagne. Tant de qualités firent qu'il épousa une fille du village et qu'il s'enracina. Les enfants lui vinrent drus comme la grêle et vigoureux comme des coqs si bien que le sang d'Auvergne ravigota beaucoup de familles dans la région. Mais le temps fit son oeuvre et à l'époque de notre récit, Pierre Silas était le dernier à porter le nom de son ancêtre car il était le culot d'une famille à qui le ciel n'avait donné que des filles. Son père ne voulut pas qu'il devint scieur de long, comme il était de tradition chez les Silas, à cause de la bosse qui se formait sous les épaules et qui gâtait l'habit le dimanche à la grand-messe. Il le mit en apprentissage chez Maître Crussaire, ce qui, convenons-en revient à changer une bosse contre une autre, car les meuniers portent leur content de sacs de grain et de farine et finissent par ne plus voir la couleur du ciel que dans l'eau de leur moulin. Quand la Révolution commença. Pierre Silas habitait une petite maison au bout du village, près de la fourche des chemins qui conduisent l'un vers Buzancy où l'on rendait la justice, et l'autre vers Grandpré où l'on gérait les affaires. Pierre avait trente ans et vivait seul. Il n'était pas vilain garçon, mais il n'envisageait de se marier que lorsqu'il serait son propre maître. En attendant, il entretenait son bien et soignait particulièrement un poirier que son père avait planté jadis. L'arbre était magnifique. Chaque printemps l'habillait de fleurs à profusion et, de loin, si l'on voulait retrouver le chemin du village, on cherchait des yeux le poirier de Pierre Silas. C'était à rendre jaloux le clocher de l'église. Un jour de mai 1792, alors que le seigneur du village renouvelait les baux des propriétés, Maître Crussaire fit venir son notaire et appela Pierre Silas. - Voilà, leur dit-il, le moment où j'ai décidé de me retirer. Certes, le moulin ne m'appartient pas et je ne puis en disposer à ma guise. Mais il me semble qu'il ne pourrait être mieux servi que par toi, Pierre. Aussi, je voudrais t'aider à acquérir le bail et à t'installer à ma place. Il te faudra entretenir les meules, acheter un bon cheval et une charrette pour livrer la farine et rapporter le grain à moudre. Cela fait beaucoup d'argent. C'est pourquoi j'ai demandé à mon notaire d'établir l'acte par lequel je te fais don de cinq cents livres. Ne me remercie pas, Pierre, car après tout ce n'est que justice. Imaginez le bonheur de Pierre Silas ! Il passa le reste de la journée à inspecter le moulin qu'il connaissait pourtant comme sa poche. A chaque instant, il décrochait les grosses clefs qui pendaient près de la porte et le bruit de métal lui faisait chaud au coeur. Bientôt, ce seraient des écus qui tinteraient dans ses mains. Bientôt aussi, il se marierait, et ce seraient ses enfants à lui qui trottineraient sur le mur de la digue. Les baux de la seigneurie furent renouvelés. Grâce aux recommandations de Maître Crussaire, Pierre Silas obtint le bail du moulin malgré un concurrent d'un village voisin. Hélas ! le bonheur de Pierre fut de courte durée. Au cours de l'été, la Nation confisqua les biens de l'Ordre de Malte. Toutes les terres, tous les prés, le château, les fermes, le pressoir et le moulin, tout ce qui avait fait la richesse de nos seigneurs depuis des siècles allait être vendu aux enchères. Dès qu'il sur la nouvelle, Pierre devint taciturne. Cette vente inopportune allait mettre un terme à ses espérances. Elle allait le rendre à sa condition de garçon meunier au service d'un maître. Peut-être même que l'acheteur n'aurait pas besoin de lui et le chasserait comme un manant qu'il était, qu'il avait toujours été. Le moulin ne lui appartiendrait plus : alors, à quoi servait-elle, cette Révolution qui promettait l'égalité entre les citoyens mais qui prenait les biens des seigneurs pour les vendre aux riches ? Et des riches, il y en avait dans le village ! A commencer par Maître Louis? Ne possédait-il pas à lui seul autant de terres que tous les autres laboureurs ensemble ? Certes, ce n'était pas un méchant homme. Il aidait volontiers les gens dans le besoin et procurait du travail au plus grand nombre. Mais il avait la passion de posséder et saisissait toutes les occasions d'accroître ses biens. Pierre restait songeur devant les meules qui tournaient. Parfois, on l'entendait bougonner : - Il est à moi, ce moulin. On n'a pas le droit de e le prendre, de l'acheter à ma place. Mais comment pourrait-il l'acquérir ? Où trouver de l'argent ? - Vends ta maison, lui conseilla une âme charitable. On t'en offrira un bon prix et, si tu veux m'en croire, le moulin est à toi. Pierre se laissa séduire par cette idée. Oh ! Il n'eut pas longtemps à chercher acquéreur car, dès qu'il informé de cette décision, Maître Louis se présenta chez lui en compagnie de son notaire. - Pierre, lui dit-il, je sais que tu désires vendre ta maison pour acquérir le moulin de Barosset. Voici donc ce que je te propose. J'achète ton bien et je t'en laisse disposer jusqu'au jour des enchères publiques. Le marché te convient-il ? Pierre Silas, qui n'en croyait pas ses oreilles, vit en Maître Louis son bienfaiteur et il signa sans méfiance les papiers que lui présenta le notaire. - Ton ambition me plaît, continua Maître Louis. Elle me rappelle le temps de ma jeunesse lorsque je débutais comme apprenti charron. Depuis, j'ai fait mon chemin : charron, puis maître et enfin propriétaire. Mais je n'oublie pas les braves gens qui m'ont permis de réussir. C'est pourquoi je suis heureux de te venir en aide aujourd'hui. Toi aussi, mon garçon, tu feras ton chemin ! Pierre retrouva sa gaieté naturelle. Il ne cessait de louer ses bienfaiteurs. - Maître Crussaire a été un vrai père pour moi, disait-il aux vieux appuyés sur la digue. Et Maître Louis qui est un honnête homme, m'a offert un bon prix de ma maison. Je ne les remercierai jamais assez. Bientôt, grâce à eux, je sera propriétaire du moulin. Les vieux, toujours très graves, hochaient la tête. - Ce n'est que justice, Maître Pierre ! disaient-il sans aucune malice tant le bonheur de Pierre les réjouissaient. Maître Pierre ! Ces mots enivraient le jeune meunier et le rendaient sourd aux propos des grincheux qui marmonnaient parfois dans son dos : - L'affaire n'est pas encore faite ! On les faisait taire d'un haussement d'épaules. Pour la majorité des villageois, l'affaire était entendue et ce serait bien le diable si Pierre ne réussissait pas. Or, le diable était de la partie ! La vente des biens de la seigneurie eut lieu au printemps de 1793 alors que le poirier Silas était en pleine floraison. Ce jour-là, Pierre revêtit son plus bel habit et se rendit à la salle des enchères. Quand il entra, il y avait foule et il promena son regard sur tous les gens qui s'entassaient là, espérant un sourire d'encouragement, un geste amical. Il ne rencontra que des visage fermés, des mines renfrognées. Il aperçut Maître Crussaire qui se détourna. Il voulut s'approcher de Maître Louis, qui s'esquiva. D'autres acheteurs et des curieux, venus de villages voisins, ne répondirent pas à son salut. - Bah ! se dit Pierre pour se rassurer. Ils sont venus acheter les terres et les prés. Mon moulin ne les intéressent pas. Cependant, son coeur battit plus vite quand le commissaire du département, perché sur une estrade, réclama le silence pour lire l'affiche détaillée de la vente. Il battit plus vite encore lorsque cet important personnage annonça que le moulin était mis à prix cinq mille livres. Les enchères furent lancées. Pierre manoeuvra avec prudence, mais en quelques instants le prix, atteignit sept mille livres. Notre meunier se crut perdu. Il pensa que le moment était venu d'abattre sa dernière carte et, tout poisseux de sueur, mal à l'aise dans son habit du dimanche, d'une voix qui trahissait sa rage et sa détresse, il cria : - Sept mille cinq cents livres ! Très vite, dans sa tête, il avait mis bout à bout l'argent qui lui venait de Maître Crussaire, l'argent qui lui venait de Maître Louis pour l'achat de sa maison, l'argent qu'il obtiendrait en revendant son cheval et sa charrette, et c'était toute sa fortune qu'il lançait dans les enchères. Il se fit un silence profond qui dura une éternité. Puis Pierre eut l'impression qu'un épais brouillard l'enveloppait, cherchait à le noyer. Et comme personne ne relançait son enchère, il se sentait défaillir. C'était fait ! Il l'avait, son moulin ! Quand la voix du commissaire retentirait, Pierre Silas serait aux yeux de tous Maître Pierre, le meunier du village. C'est alors que le diable entra dans la ronde. On le vit s'avancer vers l'estrade. On l'entendit parlementer avec le commissaire du département. On écarquilla les yeux pour le dévisager et on le reconnut : c'était Maître Louis ! Un instant, la foule s'agita, mais d'un geste autoritaire le commissaire calma les esprits. - Dans l'intérêt de la Nation, le citoyen Louis offre d'acheter en un seul lot tous les biens provenant de la ci-devant seigneurie pour la somme de cent vingt mille livres. Les enchères reprennent ! Pierre vacilla. Puis il tituba jusqu'à la porte et il sortit, seul, plus voûté qu'un vieillard. Le lendemain matin, quand on se présenta au moulin, on trouva porte close. La roue était immobile, les meules étaient muettes. On chercha Pierre Silas. On l'appela en vain. Dans l'après-midi, alors qu'il revenait d'inspecter ses nouvelles propriétés, Maître Louis fut étonné de voir des nuées de corbeaux tournoyer au-dessus du poirier Silas. Il s'approcha et demeura tourneboulé. A la plus haute branche, Pierre s'était pendu.
Robert Cecconello "Les Contes du Bûcheron" Éditions Terres Ardennaises 1998
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derniere MAJ : 20/01/2008 |