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 Le roc la tour

C'est en contant que l'on devient conteur !

 

                                      LE ROC LA TOUR  

                                                      ou  

                              LE CHATEAU DU DIABLE

                         Il était une fois un seigneur qui possédait une femme belle comme l'aurore. Mais comme il était

 pauvre, il se désespérait de ne pouvoir l'abriter que dans une misérable chaumière.

                        

                          Il rêvait pour elle d'un palais somptueux. Il ne désirait pas d'autre site que celui où il vivait, et qui

était incomparable, au fond d'une gorge profonde, où coulait la Semoy parmi les rochers, les arbres et les fleurs.

Mais le climat d'Ardenne est rude, l'hiver s'y prolonge parfois jusqu'en juin,  avec son cortège de neiges et de

glaces. Le seigneur voulait pour sa gente dame un abri digne de son port de déesse, de son corps souple et délicat,

de  ses yeux bleus comme le ciel, de ses épaules d'albâtre où sa chevelure se déroulait en volutes dorées comme des

rayons de soleil.

 

                          Pour témoigner de son amour il avait entrepris, malgré son titre, d'édifier en personne le château

de ses rêves, en haut de la colline, d'où la vue est sans rivale. Mais comme il n'avait pas hérité de ses ancêtres plus

de courage que de fortune, il avait dû abandonner son téméraire projet, considérant d'ailleurs sagement qu'une

vie entière n'eût pas suffi à son exécution.

 

                          Il déplorait amèrement de ne pouvoir arriver à ses fins lorsqu'il reçut la visite d'un grand escogriffe

qui l'aborda en ces termes :

                          - Haut et noble seigneur, j'ai appris ton embarras, et que pour l'amour de ta gente dame tu désirais

un château digne de sa beauté.

 

                         Ému et troublé, le seigneur répondit :

                          - O étranger, comment as-tu pu deviner mon tourment, hélas trop certain ?

                          - Veux-tu connaître mon secret, répliqua le passant, ou bien réaliser ton désir ? Comme j'imagine

que ma seconde proposition t'intéresse plus que la première, je t'offre de te construire, au sommet le plus élevé de

cette région merveilleuse, une demeure qui fera mourir d'envie tous les barons des Monts et des Ardennes. En

moins d'une nuit, avant le chant du coq, tu la verras surgir là-haut, d'où tu domineras toute la Basse-Semoy. En

échange de ce service, je te demande ton âme.

 

                          Le seigneur sembla réfléchir un peu, ce qui lui arrivait rarement. En adoration perpétuelle devant

sa dame, il n'avait jamais médité sur  les graves questions de la destinée. On lui apprenait qu'il avait une âme et le

moyen d'en tirer parti...

                           - O Satan, patron de ma détresse, s'écria-t-il, voici !

 

                           Et à peine l'écho de ces paroles avait-il retenti que déjà le diable s'était enfui, emplissant la vallée

d'un épouvantable ricanement,  et puis chantant d'un air guilleret, en inclinant la tête de droite et de gauche,

et en faisant de grands gestes pointus empreints d'éternité :

                            Par moi l'on va dans la cité dolente,

                            Par moi l'on va dans l'éternelle douleur,

                            Par moi l'on va chez les âmes damnés...

 

                          A la lueur des feux follets qui tremblent dans la nuit et se raniment à mesure qu'ils languissent,

tout ce que le maître de l'enfer compte de serviteurs dans les cavernes et les ruisseaux de ces lieux travaille sans

répit sur la haute montagne. Des grappes de nains déjà sont accrochés aux flancs du coteau, bavant et suant,

qu'il arrive  encore e tous les bois de l'Ardenne d'affreux annequins velus et de vilaines lumerettes, de chaque

grotte sort en pirouettes une ronde de nutons, et des Hautes-Fagnes mêmes voici les sotets, après le sabbat.

Les rauquements lugubres des oiseaux nocturnes dont le vol éperdu se projette en cônes d'ombre sur les lueurs

qui lèchent le sol comme des larves, excitent les lutins et les farfadets. A chaque coup de hache tombe un chêne

séculaire, entraînant dans sa chute les bouleaux claires et rieurs, fêlant les roches brunes. Tout un pan de forêt

s'écroule. Danse vertigineuse de bois qui s'entrechoquent en cliquetant comme des squelettes, broyant les nids

d'où s'échappent mille petits cris plaintifs, frêle soupir sur la formidable agonie, réveillant les vipères grouillantes

et sifflantes, et fracassant les lyres accrochées qui élèvent d'un ton d'esclave un thrène mélodieux, dont les rimes

vont en roulant comme un rosaire de sanglots expirer sur les cailloux de l'onde.

 

                             Puis, sous la poussée décisive des ouvriers infernaux, les durs blocs de schiste cèdent et craquent,

et sont hissés au point culminant, à grand renfort de cris et de hurlements.

 

                             Satan dirige les travaux.

 

                             Les gens d'Haulmé et de Tournavaux, surpris par le vacarme, se lèvent, allument les couperons,

et vont en tapinois d'une porte à l'autre, priant Dieu et la Vierge. Mais la sorcière, qui veillait à l'entrée de sa

grotte, bondit dans les rues, puante de pommade et caracolant comme une vieille haridelle sur son manche à

balai rituel. Elle brandit le livre, aux armes mystérieuses, d'où elle détient son horrible pouvoir, et de sa voix

grinçante comme les portes de l'enfer, elle vocifère :Malédiction ! Malédiction ! A son odeur chacun rentre en

se signant, pâle d'effroi.

 

                              La forme du château  déjà s'esquisse, imposante de lignes et de masse, coiffant toute la montagne,

formant avec elle un seul bloc, poussant sur elle. Satan tient sa promesse. Jamais telle Tour ne s'est vue ni sur

la terre ni en Ardenne.

 

                              Satan grandit en même temps que l'énorme muraille, éclatant d'orgueil et défiant le ciel, dont

les étoiles pâlissent comme les yeux des moribonds, ou ceux des enfants qui éclosent en tremblant, à travers le

brouillard épais comme l'ombre. Satan siffle, éperonnant de son pied fourchu les lutins qui défaillent. Satan

rayonne et ricane, dans l'attente de l'aube prochaine. Sa longue silhouette noire se détache sur la masse géante

des roches accumulées, plus grosses que des maisons, illuminée par les brasiers que les diablotins ont tirés avec

leur pincettes du feu de l'enfer.

 

                                Il reste une pierre  à poser.

 

                                Avertie par un ange dans son sommeil innocent, la dame du seigneur, sous la protection

du crucifix qu'elle avance comme un bouclier contre l'irruption redoutée de la makrale et contre les coups de

bec de la poule noire dont la sorcière prend la forme à son gré, s'est précipitée dans l'église et a voulu sonner

les cloches. Mais un démon faisait bonne garde. La corde est coupée et gît sur le pavé, dans l'eau bénite

répandue. Et le malin est accroupi dans le clocher, cornes pointues et queue en trompette.

 

                                Mais le coq de la ferme voisine, réveillé par le bruit, pousse un joyeux cocorico, étouffant

sous un ergot triomphal la poule noire qui, après de vains gloussements, s'apprêtait à lui sauter au gosier. Les

manants, saluant le chant glorieux comme un signe de résurrection, tirent leurs corps fiévreux des gros

édredons rouges. Sur le pas de leurs portes, les femmes en châles et les hommes en bonnets de coton sont

cloués par le spectacle.

 

                                D'un coup de toque rageur, le diable, en une seconde, a brisé l'oeuvre de la nuit. Il détale,

empestant la vallée de son sillage de soufre, qui macule à jamais le schiste, et dont les gens d'Haulmé et de

Tournavaux gardèrent longtemps le souvenir, grâce à un éternuement tenace. Les blocs d'arkose et de quartz

roulent avec  une bruit de mille tonnerres. Le sol d'Ardenne tremble. L'air est sourd. Un déluge de pierres

dévale et tombe dans le précipice. Tempête de blocs et de rocs, nuages pleins, dur vertige, rugueuse avalanche,

cyclone.

 

                                  Pantelantes et stupides, les assises du castel demeurent sur le sommet, dans un étrange

chaos qui, aujourd'hui, au siècle vingtième, fait encore l'émerveillement des touristes et le cauchemar des

géologues.

 

                                  Comme  si une mer en furie avait été soudain pétrifiée, les rocs de la Tour se fixèrent

là-haut dans un indescriptible éboulis. Le plus haut rocher, d'où Satan vitupérait ses ordres, est intact : à

présent plate-forme hideuse et idéale d'où l'on embrasse la plus douce et la plus longue perspective ardennaise.

A un pas, une autre maison dressée, aussi laide de noirceur lavée, aussi compacte d'énormité, à laquelle s'en

adosse une troisième, colossale colonne vertébrale brisée par l'élan du diable, qui s'en fut choir sur la Côte d'Enfer,

où, aujourd'hui, se dresse une croix qui semble, dans la simplicité de ses deux lignes aux proportions humaines,

exorciser et bénir la forêt dont elle est née.

 

                                   Dans le ravin, on montre encore la Roche du Diable, qui s'est posée entière sur la rivière

de Semoy. Elle a happé au passage la gente dame du seigneur, comme elle sortait de l'église, et l'a écrasée

doucement, plus doucement que la fermière qui étouffe un pigeon...

 

                                   Cependant que, sous leurs toits d'épais faisceaux, les gens d'Haulmé et de Tournavaux

se remettent de leurs émotions autour de l'âtre où le café noir chante sur la braise et où fume la salade au lard,

le seigneur affolé cherche se belle, courant dans les vagues de pierres comme un voile désemparée sur l'océan.

Il aperçoit près de la grosse roche un mince filet de sang, plus étincelant qu'un rubis, un fin cheveu, plus blond

qu'un épi. De ses mains nobles il fait le signe de croix, et, tel l'ermite du désert, creuse sa fosse avec ses ongles

blancs entre l'onde et le tombeau.

 

                                     Soudain, une eau invisible gonfle ses veines. Un mystérieux frisson court sous sa peau.

Sa fatigue s'éloigne. Ses yeux battus se remplissent d'extase. De la paume de sa droite, il appuie, le front bas et

pensif, sur la roche impassible. Accomplissant la dernière volonté, tacite, du veuf, elle se soulève insensiblement,

et laisse apparaître le corps de l'épouse. Toute  meurtrissure en a disparu. Le seigneur le saisit avec respect, et le

place dans la tombe qu'il se destinait. Puis, il s'endort auprès d'elle, et, doucement, doucement, la Roche du Diable

tourne sur elle-même et couvre leur dernier sommeil.

 

                                     Sur cette dalle singulière fleurirent les plus roses bruyères et les plus jaunes genêts, dans

le feuillage le plus vert ; et les fougères alentour se balancent comme des palmes. Hommage de la nature

miséricordieuse, qu'accompagnent le cantique alterné de la brise et de l'onde, et la voix des cloches douce et

cristalline.

 

                                     En aval, la rivière, creusée par la violence de la chute des pierres, gronde éternellement,

blanche d'écume, le Dies irae. Les géographes appellent cela les rapides de Phade.

 

 

                                                                                       Jean Paul Vaillant

                                                            Extrait de "Légendes Ardennaises"

                                                              Librairie de France à Paris, 1929

 

 

                                           

derniere MAJ : 20/01/2008