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LA ROSE PIMPRENELLE Il était une fois un roi qui éprouvait un très vif sentiment de la justice et de l'égalité. Ainsi il n'admettait pas le droit d'aînesse, et se déclarait pour sa part fort résolu à déroger à la tradition. Aussi, comme la reine, qui était belle est vertueuse, lui avait donné trois fils, qui étaient également beaux et vertueux, se montrait-il fort embarrassé pour le règlement de son héritage. S'il pouvait dispenser à ses enfants le même nombre de baisers et de taloches, il considérait sagement qu'il était malaisé et maladroit de diviser son royaume en trois égales parties, car il connaissait que de tels partages ont toujours d'aussi funestes conséquences pour le trône et ses sujets. Un jour qu'il se promenait, à pied et solitaire, dans le parc réservé, et qu'il était en proie à une grande agitation à cause de sa succession, le roi-égalité eut l'esprit traversé d'une heureuse inspiration. De retour en son palais il fit de suite rassembler ses trois fils, et leur dit avec une douceur péremptoire : - Celui qui rapportera la rose pimprenelle aura la couronne. Chacun s'en fut de son côté, errant, avec le seul espoir pour soutien, à travers le royaume de France, des volcans d'Auvergne aux bords de la Garonne, des pics des Pyrénées aux sommets des Alpes, du port de Marseille aux côtes bretonnes. Après leurs vaines recherches en la douce et mystérieuse Armorique, à l'ombre de laquelle chacun avait espéré découvrir la petite fleur rare, au pied d'un dolmen ou d'un calvaire, ils avaient tous les trois, loin l'un de l'autre, la même pensée triste, le même corps miné par la fatigue et les privations, le même découragement. Au même moment ils se demandaient avec ennui si le royal auteur de leurs jours était un fou ou un sage, d'avoir désiré leur égalité dans la misère. Il advint qu'ayant longtemps encore cheminé de la montagne à la plaine ils se retrouvèrent, presque méconnaissables, pâles et en haillons, gueux plutôt que princes, au sein d'une noire et sauvage forêt, comme ils n'en avaient jamais vue. C'était la forêt d'Ardennes. Le plus jeune tout à coup jeta un cri de triomphe, et arbora à sa boutonnière la rose pimprenelle. Alors les deux autres le tuèrent gentiment, et avec précaution l'enterrèrent sous les feuilles. Un berger, qui s'appelait Petit Pierre, et qui jouait de la flûte, un jour passa dans ces parages, et fut fort intrigué à la vue d'un petit sifflet de sureau qui gisait dans la mousse. Il souffla dedans, et il entendit cette déchirante mélodie : Sifflez, sifflez, p'tit Pierre. Dans la forêt d'Ardennes mes frères m'y ont tué. La rose pimprenelle n'avais-je pas trouvé ? La couronne à mon père n'avais-je pas gagné ? Petit Pierre s'en fut à la cour, et rôdant autour des cuisines, il se mit à souffler dans l'écorce. Des valets ouïrent la mystérieuse complainte, et un échanson quérit en hâte le roi. Alors le roi prend le sifflet, qui lui dit : Sifflez, sifflez mon père. Dans la forêt d'Ardennes mes frères m'y ont tué. La rose pimprenelle n'avait-je pas trouvé ? La couronne à mon père n'avais-je pas gagné ? Alors le roi mande son fils aîné, et le prie d'essayer le sifflet, qui lui dit : Sifflez, sifflez grand traître. Dans la forêt d'Ardennes c'est vous qui m'avez tué. La rose pimprenelle n'avais-je pas trouvé ? La couronne à mon père n'avais-je pas gagné ? Alors le roi chassa son fils aîné, qui s'enfuit vers le gouffre où il avait laissé son cadet, et toute la cour s'en fut à la forêt d'Ardennes. Une fée, qui veillait depuis le premier jour sur le feuillage mortuaire, le toucha avec grâce de sa baguette, et le petit frère se leva tout guilleret, et il hérita du royaume. La rose pimprenelle et le petit sifflet furent de son écu les humbles attributs, qui firent avec clémence régner sur son peuple la justice.
Jean Paul Vaillant Extrait de "Légendes Ardennaises" Librairie de France à Paris, 1929 |
derniere MAJ : 20/01/2008 |