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La vierge de Château Regnault
Liden, gracieuse et souriante, pénètre dans la grande salle du château. Elle aperçoit son père, qui l'attend,entouré de nombreux et jeunes chevaliers. Elle fait quelques pas, puis s'incline cérémonieusement. Et tous lui rendent son salut. Liden voit que les chevaliers sont en grand costume d'apparat, vêtus de fines tuniques de lin ajustées à la taille et de magnifiques manteaux de couleur, relevés avec distinction sur le côté. Puis, la voix de son père s'élève : - Mes chers hôtes, la renommée n'est certes point trompeuse, et ce n'est pas sans raison que l'on vante la beauté de la fille de Regnault de Monfort ! Que vous en semble ? Car vous avez devant vous mon enfant, que j'aime par dessus tout au monde, et qui est riche, puisqu'elle est l'unique héritière de ma fortune. Liden cesse de sourire. Elle regarde autour d'elle avec surprise. Elle aperçoit la salle d'honneur décorée, comme pour une fête, avec ses murs tendus de tapisseries écarlates, qui resplendissent à la flamme des lustres, et, entre chaque fenêtre, ses énormes bahuts sculptés aux ferrures étincelantes, pleins à déborder de superbes pièces d'orfèvreries. La grande table de chêne est jonchée de fleurs roses et blanches, et couverte de coupes, de plats d'or, d'aiguières vermeilles. Et le visage de Liden pâlit. Car pourquoi cette fête et pour qui ? Pourtant, malgré sa réserve soudaine et l'angoisse qui l'étreint, comme elle est belle la fille de Regnault de Montfort, dans l'éclat de ses dix-huit ans ! A la demande de son père, elle s'est parée avec recherche. Sur sa robe étroite et soyeuse, qui descend jusqu'à ses escarpins endiamantés, elle a posé un voile court, orné de claves dorés et de pierreries. A la ceinture, qui accentue la courbe des seins, pendent des perles. Sur ses cheveux blonds et parfumés tremble une gaze légère et transparent comme aile de libellule. - Liden, reprend gravement Regnault, j'ai réuni autour de toi, selon la coutume de nos ancêtres, de jeunes seigneurs de l'Ardenne, afin que tu choisisses parmi eux ton future époux. Tous sont dignes de toi ; tu es digne d'eux tous. A celui que tu préfères, dès la fin du repas, tu iras présenter la coupe des fiançailles. Le visage fermé, sans répondre, Liden baisse son front pur. Ce pendant les invités s'asseoient autour de la table immense, dans de hauts et larges fauteuils. Liden prend place, toute tremblante, en face de son père. Et celui-ci, debout, avant de donner l'ordre de découvrir les mets, s'écrie : - Il convient, Liden, que je te présente nos hôtes, seigneurs de très noble et de très haut lignage. Voici Héribrand, le fils de mon ami le plus cher, mon voisin, le comte de Watphaal. Voici Hugues et Gilles de Castrice, les fils du premier comte franc de l'Ardenne, du fort parmi les plus forts, Erlebald, qui a établi avec une énergie indomptable, depuis trente ans, nos droits de comtes souverains. Son château, solidement bâti sur la montagne que lui ont abandonnée les piètres descendants de Charlemagne, résiste toujours à l'assaut des évêques. Voici le déjà célèbre comte Wâgerich, sire de Villiers. Voici Bernard, le jeune comte d'Arches, l'ami d'Erlebald et le mien. Malgré la défense de l'Eglise, il vient de construire son castel, sur la Meuse. Nous avons ensemble souvent chassé le cerf dans sa forêt d'Arches qui déferle jusqu'aux pieds de mon château, à Sacherioe. Enfin, voici les trois fils qu'eut, de Mecthilde de Franconie, Ricuin l'Ardennais ; Frédéric comte de Bar, Gilbert et Sigefroy, qui attendent que leur père les dote, ce qui ne tardera pas, car ils ont déjà jeté leurs regards sur les riches plaines de l'Escaut et de l'Alzette. Honneur à leur père Ricuin qui nous protège contre les fureurs de Boson et nous défend victorieusement, pendant que nous nous organisons. Messires, je vous le demande, où pourrait-on rencontrer assemblés, autour d'une able de fiançailles, seigneurs plus puissants ? et où pourrait-on trouver, pour les honorer, fiancée plus digne, plus gracieuse et plus riche ? A mon futur gendre, toutefois, en instante prière, moi, Regnault de Montfort, comte de Meuse et Semoy, je demanderai aide et assistance pour détruire le château que vient de construire un sire de Montcornet, qui me dispute aujourd'hui mes droits sur le fleuve, alors que je les revendique, pour ma part, jusqu'à l'île de Moray. Et je désire que ce sire de Montcornet, qui a eu l'audace d'envoyer ouvertement des subsides aux chanoines de Braux, pour qu'ils travaillent contre moi, soit déclaré félon. D'autant plus que ces chanoines n'avaient nul besoin d'être enrichis, car ils sont couverts, des pieds à la tête, de galons et de palmettes d'or. Liden songe. Ces hommes, auprès d'elle, ne l'intéressent pas ; ces hommes aux traits durs, qui, occupés à manger, mordent à pleines dents la viande qu'avec leurs mains ils puisent dans la même écuelle. Elle a bu quelques gorgées d'hypocras, mais n'a touché à aucun plat, et son père, qui l'observe, a pour elle parfois un regard sévère. Liden a la tête brûlante et douloureuse. Elle songe : Elle suit le souterrain étroit, humide et noir creusé dans le roc. Elle en franchit l'issue que dissimule, au flanc de la montagne, la table de Maugis. C'est la nuit. La lune éclaire la vallée mystérieuse. Un jeune berger est là, qui l'attend, et lui baise amoureusement la main. C'est Gautier. Tous les deux courent dans la forêt et la nuit propices. Ils vont, ivres de joie. Ils contournent les quatre rochers des fils Aymon. Ils sont arrivés. Ils s'asseoient, parmi les hauts genêts, sur l'herbe odorante où le serpolet parfumé mêle ses mille petites gorges barbues. - O princesse, dit Gautier, vois, éparses à tes pieds, les fleurs les plus rares de la forêt qu'ont cueillies pour toi mes pauvres mains serviles. Lorsque, tout le jour, je mène paître mes chèvres blanches, ton nom fait bondir mon coeur, et, sans cesse, je pense à nos chers instants d'amour, à ces ombres bleues de la nuit qui frôlent comme des caresses, nos fronts unis. O Liden, près de toi, j'oublie la rage des défaites... Clos tes yeux, mon aimée, et rêve, sur le chant de ma viole, dans la pâleur du rayon de lune. Le ciel étoilé pose sur ton front son rayonnement. Viens. Cheminons vers l'inconnu des calmes rivages. Ensemble, rêvons de l'impossible nid, et de notre amour plus grand que lui... Et Liden entend recueillie le chant de la viole qui monte dans la nuit sereine. Gautier ? elle l'aime. Il est pour elle le trouble délicieux de sa jeune âme. Il a, pour lui complaire, abandonné le culte de Néhalénia, la déesse des berges. Il adore la Vierge Marie et son fils Jésus. Il est pieux, et prie chaque jour pour que le Seigneur vienne en aide aux pauvres, aux déshérités, aux innombrables, dont le collier d'esclavage est si lourd, depuis la mort de Charlemagne. Elle a osé, une nuit, l'accompagner très loin dans la forêt, jusque dans une misérable cabane de manants, faite de terre et de branchages, où elle s'est assise sur un escabeau. Et elle y a vu, à la lumière indécise d'une torche de résine, des lits de paille sur la terre battue, au milieu des moutons, qui tiennent chaud l'hiver. Elle a bu du lait de chèvre pour faire plaisir à ses hôtes et mangé un peu de pain plat, cuit sous la cendre. Puis, avant de partir, elle a mis au cou de chaque enfant une petite médaille d'or de la Vierge. Et la pauvres gens, les larmes aux yeux, lui ont baisé le bas de sa robe. Et, depuis, elle a pris en pitié les malheurs des vilains, dont elle le savait, le sort n'était si cruel que parce que les nouveaux comtes, tels que son père, en se partageant l'Ardenne, les traitaient en esclaves. Justement, voici que sont père, d'une voix éclatante, s'enorgueillit de sa constante fortune : - Vive la joie ! Messires, les temps ne nous furent jamais si favorables. Depuis Mersen, nos terres sont à nous, en propre, ainsi qu'à nos enfants. Nous n'avons pas d'armées ? Mais nous avons nos châteaux de rocs sur la montagne. Et c'est une entreprise difficile que de chercher à les détruire. Et puis, les armées se font battre ! Vive la joie ! Boson le terrible est vaincu par Ricuin et malgré l'empereur. Laissons-le se consoler avec la belle Hermengarde. Veillons toutefois. Soyons unis. Car la Meuse est le fleuve enchanteur sur lequel ont toujours rêvé de s'implanter les empereurs et les archevêques. Les empereurs, n'en disons rien. Ils nous gênent si peu, et sont à présent si loin de nous. Car elles sont bien finies les chevauchées du grand Charles. Nous faisons nous-mêmes notre justice. Nous nommons nos échevins comme les chanoines leurs vidames. Et nul n'ose mettre en doute nos droits de travers. Les empereurs ? Ils ne parviennent même plus à reconnaître leur domaine que nous leur avons morcelé. Vive la joie ! Goûtons, messires, ce délicieux saumon de Meuse, relevé d'épices rares et lointaines. Buvons de ce vin généreux de Chypre que j'ai saisi, ce matin même sur un bateau qui voulait passer de ruse et de vitesse, et que j'ai fait chavirer sur la chaîne tendue au bon moment. Certes, il y a les archevêques ! Ceux-là sont terribles ennemis. Mais ils ont beau nous traiter d' usurpateurs et nous excommunier. Nous n'avons qu'à suivre l'exemple d'Erlebald qui se rit de la sentence d'Hérivée, et continue à arrondir son pays de Castrice à ses dépens. Il va même piller jusqu'aux portes de Reims ! Honneur à lui ! Honneur à vous aussi, Bernard, qui l'imitez dans le pays Porcien. Pour l'instant d'ailleurs, les archevêques sont assez occupés à se battre entre eux, comme ceux de Trêves et de Liège, ou comme les deux Hincmar. Vive la joie ! Il suffit de vouloir. Voyez les chanoines de Braux, qui recherchent aujourd'hui, à tout prix, mon amitié, et dont les figures ne me sont présentement que miel et sourires. Ils savent que mon château est solide, qu'il est bâti sur les ruines même du château de Montfort où les quatre fils Aymon tinrent tête à Charlemagne. Car ce château, messires est imprenable. Il peut soutenir la longueur de n'importe quel siège. Ses caves regorgent de vivres. Et le puits que j'ai fait creuser jusqu'au bas de la montagne n'est jamais tari. Dois-je parler de notre peuple de manants, qui regrettent le temps de Charlemagne dont les chaînes étaient moins lourdes que les nôtres ? L'Eglise les protège. Et ils ont des chefs, qui rêvent sans doute d'être aussi vaillants que nous ! Et le comte Regnault, narquois, a regardé Liden. - Ah ! ce n'est pas encore demain qu'ils nous réclameront le partage des monts et de la plaine ! Au fond, ces braves manants ne sont peut-être dans la consternation que parce que la fontaine du Harou coule depuis deux ans sans s'arrêter, présageant de nouveaux malheurs ? Et tous de rire. Le repas est fini. - Ma fille, dit le comte Regnault, prends cette coupe de vin de Malvoisie, et daigne l'offrir au fiancé de ton choix. Liden tressaille, et semble s'éveiller. Elle porte lentement son clair regard autour d'elle, sur ces hommes dont les yeux brillent d'ivresse et de désirs. Elle se lève, résolue. Elle ne sera l'épouse d'aucun. Plutôt le cloître, plutôt la mort. Elle aime Gautier. A son amour, qui fait sa force et l'émoi heureux et sans cesse renouvelé de chacun de ses jours, elle demeurera fidèle. - Mon père, dit-elle simplement, je vous prie de me garder près de vous, encore ; de me permettre de réserver à plus tard le choix d'un époux. Le comte Regnault a un ricanement. - Messires, dit-il, en se levant, je dois vous expliquer ceci, un de mes manants, un pâtre, nommé Gautier, un de ces rebelles dont je vous ai causé, a eu l'injurieuse audace de tomber amoureux de ma fille. Oui ! Certes, qui n'en serait amoureux ? On m'a même rapporté que c'est un pâtre peu ordinaire, car il joue de la viole à ravir, et il est vraiment curieux que des manants excellent à ce point dans les arts. Ma fille l'a su. Et de son coeur, j'imagine, un tendre sentiment est né, comme il en peut naître dans le coeur d'une jeune fille honnête et chaste. Or, je le dis bien haut, cet amoureux est non seulement indigne de Liden, mais, devant ma conscience souveraine, il est coupable. Sa pensée ne peut contrarier le choix que ma fille va faire à l'instant, comme je le lui demande ; car elle n'a jamais failli ni au respect ni l'obéissance qu'elle me doit. Autrement, je saurai la contraindre. J'en prends l'engagement. Mais Liden, la gorge contractée, répond non de la tête. Alors le comte fait un signe. Et, aussitôt, un domestique, vêtu de noir, entre dans la salle, portant sur un plat d'argent la tête sanglante de Gautier, qu'il dépose sur la table, devant son maître. - Voilà, dit celui-ci, en se croisant les bras, et avec mépris, ce que j'ai fait du révolté, du manant amoureux de ma fille. Il est guéri de ses peines de coeur, sans avoir eu besoin de boire de l'eau de Valacon ! Liden a poussé un cri terrible, et, comme une folle, s'est saisie de la tête de Gautier. Tous les seigneurs présents se sont dressés, le cou tendu, stupides. Le jeune Sigefroy, au coeur sensible, s'est appuyé en tremblant sur la table. Héribrand a vidé d'un trait sa coupe pleine de vin du Rhin. - Mon bien-aimé, dit Liden, pâle comme un suaire, en fermant doucement les yeux de Gautier... mon bien-aimé reçois de ta Liden le premier baiser d'amour. Et Liden pose ses lèvres sur les lèvres exsangues et glacées de Gautier. Et tous ont frissonné d'horreur. - Gautier, dit encore Liden, c'est toi que je choisis ce soir, pour mon fiancé. Je t'appartiens pour l'éternité. Puis, rapide, elle court à une fenêtre qu'elle ouvre, avec force, d'un coup. Au dehors, c'est la nuit dans la vallée ; une nuit d'été lourde et orageuse. De la brume, au flanc des roches, flotte, indécise et languissante. Le comte Regnault tremble soudain pour sa fille. Il devine son dessein. Il s'élance vers elle. Mais Liden, les mains vers le ciel tendues, s'est laissé tomber dans l'abîme. Et le comte n'a pas pu la retenir. A présent, affalé sur le bord de la fenêtre, les mains crispées sur la pierre, hoquetant de rage et de douleur parmi le tumulte de ses hôtes qui hurlent d'épouvante, le comte Regnault de Montfort sanglote éperdument : - Ma fille, ma Liden, mon enfant !
André Sécheret Extrait de "Légendes Ardennaises" , Librairie de France à Paris, 1929
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derniere MAJ : 01/07/2007 |